Histoire et caractère
Le jazz vocal est le jazz dans lequel la voix est l'instrument principal : elle interprète les standards avec une grande liberté rythmique et mélodique, improvise en scat ou en vocalese, dialogue avec le groupe comme un instrument à vent. Ses racines plongent dans les work songs, les field hollers et le call and response de la tradition afro-américaine, ainsi que dans le blues classique féminin des années 1920 (Ma Rainey, Bessie Smith) ; Louis Armstrong le popularise à la fin des années 1920 et, avec « Heebie Jeebies » (1926), enregistre l'un des premiers scats. Dans les années 1930–1940, les grandes voix se forment avec les big bands puis deviennent solistes : Billie Holiday (« Strange Fruit », 1939), Ella Fitzgerald (avec Chick Webb, puis les Songbooks des années 1950–1960 et le scat de « How High the Moon » à Berlin en 1960), Sarah Vaughan, Dinah Washington, Frank Sinatra (avec Tommy Dorsey, puis avec les arrangements de Nelson Riddle), Nat King Cole.
Dans les années 1950, la génération « cool » (Peggy Lee, June Christy, Chris Connor, Helen Merrill, Chet Baker, Carmen McRae, Joe Williams avec Count Basie) apporte un chant plus intime et conversationnel ; naissent le vocalese (paroles écrites sur des solos célèbres : Eddie Jefferson, King Pleasure « Moody's Mood for Love », Lambert, Hendricks & Ross) et les groupes vocaux de jazz. Suivent Betty Carter, Mel Tormé, Abbey Lincoln, Nina Simone, Al Jarreau, Bobby McFerrin, The Manhattan Transfer, Take 6, Cassandra Wilson, Kurt Elling, Diana Krall, Norah Jones (crossover pop, 2002), Gregory Porter, Cécile McLorin Salvant, Samara Joy, jusqu'à la jazz pop de Laufey.
Techniques typiques : scat (imitation du timbre et du rythme d'un instrument), intonation souple et notes « courbées », prononciation familière avec des consonnes précises et des fins de voyelles douces, moins de legato et moins de vibrato que dans le chant classique, phrasé souvent en retard sur le temps, registre mixte dans les tessitures médium-grave, usage du micro comme instrument (proximité, murmure).
Gammes et tonalités
Le raisonnement du chanteur
Le chanteur de jazz part de la mélodie du standard et la varie (rythme, notes de passage, ornements) ; pour improviser (scat), il utilise les mêmes gammes que les instrumentistes, mais en privilégiant le chantant : intervalles confortables, notes de l'accord sur les temps forts, phrases qui respirent.
Majeur (ionien) et notes de l'accord
- Formule : 1 2 3 4 5 6 7. En fa : F G A Bb C D E.
- Note caractéristique : 3 et 7 (A, E) comme notes d'arrivée qui « disent » l'accord.
- Accords : Fmaj7, Gm7, Am7, Bbmaj7, C7, Dm7, Eø7.
- Usage : variations de la mélodie, finales sur la 9 ou la 6 (F6/9).
Pentatonique majeure et mineure (scat)
- Majeure en fa : F G A C D. Mineure en ré : D F G A C.
- Usage : la base du scat « chantant » ; Ella Fitzgerald alterne pentatoniques, arpèges et citations.
Gamme blues
- En fa : F Ab Bb B C Eb. Note caractéristique : blue notes (b3, b5, b7) intonées « entre » les demi-tons.
- Usage : inflexions, glissandos, finales « éraillées » ; Dinah Washington, Billie Holiday, Joe Williams.
Dorien et mixolydien sur les ii–V
- Dorien en sol : G A Bb C D E F. Mixolydien en do : C D E F G A Bb.
- Usage : lignes de scat sur les ii–V ; la 9 sur le ii et la 13 sur le V sont des notes « douces » pour la voix.
Dominante bebop (scat bebop)
- En do : C D E F G A Bb B. Usage : lignes de croches rapides (Ella, Sarah Vaughan, Betty Carter), enclosures et approches chromatiques.
Mineure mélodique et lydien (ballades modernes)
- Mineure mélodique en ré : D E F G A B C#. Lydien en fa : F G A B C D E.
- Usage : couleurs des ballades (finales sur maj7#11, m6/9), style de Sarah Vaughan et de Cécile McLorin Salvant.
Erreurs courantes
Scatter « au hasard » avec toujours les mêmes syllabes et sans forme, chanter toutes les notes « propres » sans inflexions, ignorer le texte (dans le jazz vocal, le texte guide le phrasé), ornements R&B modernes hors style.
Comment choisir
| Contexte | Matériau |
|---|---|
| Exposition du thème | Mélodie + notes de l'accord (3, 7, 9) |
| Scat medium | Pentatoniques, arpèges |
| Scat bebop | Dominante bebop, enclosures |
| Blues | Gamme blues avec inflexions |
| Ballade | Ionien/lydien, mineure mélodique |
Harmonie
Harmonie des standards
Le répertoire est celui du Great American Songbook (Gershwin, Porter, Kern, Rodgers & Hart, Arlen, Berlin, Ellington, Jobim) : formes AABA, ABAC, verse + refrain, avec ii–V–I, dominantes secondaires, accords diminués de passage, modulations dans le bridge.
Le « verse » introductif
Beaucoup de standards ont un verse (introduction), souvent chanté rubato avec le seul piano avant le refrain a tempo.
Réharmonisation pour la voix
Les arrangeurs et les pianistes réharmonisent pour soutenir la voix : substitutions de triton, pédales, accords sus, montées chromatiques des basses, finales avec « tag » (répétition des dernières mesures avec un tour I–VI7–ii–V ou iii–VI–ii–V).
Tonalité et registre
La tonalité se choisit en fonction de l'étendue du chanteur (souvent plus basse que l'original instrumental) : une quarte ou une quinte d'écart changent complètement la couleur.
Voicings de l'accompagnement
Piano avec voicings rootless dans le registre médium, en laissant libre l'espace de la voix (éviter de doubler la mélodie dans le même registre) ; guitare avec accords à 3 notes ; cordes et vents dans les arrangements orchestraux (Nelson Riddle, Gordon Jenkins).
Progressions typiques
| Nom | Tonalité | Accords | Degrés | Comment l'utiliser |
|---|---|---|---|---|
| ii–V–I avec tag | fa majeur | Gm7 C7 Fmaj7 D7 Gm7 C7 Fmaj7 | ii7 V7 Imaj7 VI7 ii7 V7 Imaj7 | Cadence finale répétée (tag) pour conclure le morceau : le chanteur varie la phrase finale à chaque fois. |
| Turnaround iii–VI–ii–V | mi bémol majeur | Gm7 C7 Fm7 Bb7 Ebmaj7 | iii7 VI7 ii7 V7 Imaj7 | Le tour de clôture le plus utilisé dans les standards chantés. |
| Verse rubato avec pédale | do majeur | Cmaj7/G Fmaj7/G Em7/G Dm7/G | Imaj7/5 IVmaj7/5 iii7/5 ii7/5 | Accords sur une pédale de sol : introduction libre avant le refrain. |
| Ballade avec iv mineur | sol majeur | Gmaj7 Cmaj7 Cm6 Gmaj7 Bm7 E7 Am7 D7 | Imaj7 IVmaj7 iv6 Imaj7 iii7 VI7 ii7 V7 | Le « soupir » du iv mineur dans les ballades (fréquent dans le Songbook). |
| Substitution de triton dans le final | si bémol majeur | Cm7 B7 Bbmaj7 | ii7 bII7 Imaj7 | Basse chromatique C–B–Bb sous la note finale de la voix. |
| Bossa pour voix | ré mineur | Dm9 G13 Cmaj9 A7b9 | i9 IV13 VIImaj9 V7b9 | Couleurs douces pour les bossas chantées (Astrud Gilberto, Diana Krall). |
| Blues chanté | si bémol | Bb7 Eb7 Bb7 Bb7 Eb7 Eb7 Bb7 G7 Cm7 F7 Bb7 F7 | I7 IV7 I7 I7 IV7 IV7 I7 VI7 ii7 V7 I7 V7 | Le blues des chanteurs de jazz (Joe Williams avec Basie, Dinah Washington). |
Rythme et groove
Phrasé
La voix jazz retarde ou anticipe la mélodie par rapport à la pulsation (Billie Holiday chantait très en arrière du temps), allonge et raccourcit les notes, déplace les syllabes sur les contretemps. La section rythmique doit tenir un tempo très stable pour permettre cet « élastique ».
Feel
Swing medium et ballade sont les plus courants ; bossa et samba (à partir du milieu des années 1960), valse jazz, up-tempo pour le scat.
Rubato
Verse, intro et codas souvent hors tempo (piano et voix), le retour au tempo étant marqué par le pianiste.
Scat et rythme
Le scat est avant tout du rythme : des syllabes qui imitent les coups de la batterie et l'articulation des vents (« doo-bee-doo », « bop », « dat »).
Batterie
Principe
Le batteur accompagne une voix : il doit être plus léger et plus attentif qu'avec un saxophone, laisser de la place aux paroles, suivre les respirations et les rubato, soutenir les crescendo sans couvrir. Les balais sont l'outil principal dans les ballades et les medium.
Balais et ride
Balais avec sweep aux noires et accents sur 2 et 4 ; dans les chorus instrumentaux, passer aux baguettes sur la ride (spang-a-lang léger).
Charleston
Doux, sur 2 et 4.
Grosse caisse et caisse claire
Grosse caisse presque absente ; comping de caisse claire très discret, jamais par-dessus les paroles ; accents seulement dans les pauses de la voix.
Dynamique et vélocité
Basse pendant le chant (balais 30–60, ride 50–80), plus haute dans les solos instrumentaux et dans le chorus final.
Interaction
Écoute le texte : remplis les pauses entre les phrases (fill d'une mesure à la fin d'un vers), souligne les mots-clés avec une cymbale légère, suis les rallentando finaux.
Sections
Verse rubato (pas de batterie ou seulement des cymbales aux mailloches), refrain aux balais, solo instrumental, retour du chant (souvent à partir du bridge), tag final avec ritardando.
Fills
Courts et doux, toujours dans les pauses de la voix.
Sons
Petit kit, caisse claire à timbre souple, ride sombre, balais métalliques et mailloches.
Erreurs typiques
Jouer par-dessus les paroles, cymbales trop fortes, ignorer les rubato, fills dans les phrases.
Basse
Son
Contrebasse chaude et ronde ; basse électrique dans la jazz pop et le crossover.
Rôle
Two-feel dans le premier chorus, walking dans le deuxième, notes longues dans les ballades, pédales dans les verses ; la basse donne à la voix la fondamentale pour l'intonation.
Notes
Fondamentales claires sur les changements, passages mélodiques qui ne gênent pas la voix (éviter le registre de la voix masculine grave).
Exemples
Ray Brown (avec Ella Fitzgerald), John Clayton (avec Diana Krall), Christian McBride.
Instruments harmoniques
- Piano : le partenaire principal de la voix (Tommy Flanagan avec Ella, Jimmy Rowles, Ellis Larkins, Mulgrew Miller) : introductions, comping rootless dans le registre médium, réponses entre les phrases.
- Guitare : duo voix-guitare (Joe Pass avec Ella), comping à 3 notes, bossa.
- Orchestre : cordes et vents dans les arrangements de Nelson Riddle, Gordon Jenkins, Billy May, Quincy Jones, Claus Ogerman.
- Orgue et Rhodes dans le jazz vocal soul et moderne.
Mélodie et voix
Voix principale
- Registre : mixte (poitrine-tête), souvent dans les tessitures médium-grave ; les voix féminines typiques travaillent entre F3 et D5, les masculines entre G2 et F4 (avec falsetto).
- Technique : diction familière, consonnes précises, vibrato retardé et modéré (à la fin des notes longues), glissandos et « scoops », notes courbées, attaques douces ; dynamiques du murmure au plein volume.
- Interprétation : varier la mélodie et le rythme du thème, respecter le sens du texte.
Scat et vocalese
- Scat : improvisation avec des syllabes qui imitent un instrument (Ella : « bop », « doo-bee », « dat » ; Sarah Vaughan : phrases « de sax »).
- Vocalese : paroles écrites sur un solo instrumental célèbre (Lambert, Hendricks & Ross, Eddie Jefferson, The Manhattan Transfer).
Chœurs et groupes
Groupes vocaux en harmonie à 4–6 parties (Lambert, Hendricks & Ross, Manhattan Transfer, Take 6, New York Voices), voicings drop-2 vocaux.
Effets
Micro proche (effet de proximité), plate ou hall doux, aucun effet moderne.
Instruments
- Voix soliste (et groupes vocaux)
- Piano, guitare
- Contrebasse
- Batterie (balais)
- Saxophone, trompette (solos et réponses)
- Orchestre à cordes et big band (arrangements)
Patterns de batterie
Synthés et sons
- Piano V — Piano: Piano à queue chaud, micros proches mais pas trop brillants ; voicings dans le registre médium sous la voix.
- Stage-73 V — Rhodes: Jazz vocal soul et moderne (Gregory Porter, Norah Jones) : trémolo léger.
- Augmented Strings — Cordes: Ballades orchestrales à la Nelson Riddle : violons à l'octave au-dessus de la voix, altos et violoncelles qui tiennent les tierces et les septièmes.
- B-3 V — Orgue: Blues et gospel jazz chantés (Dinah Washington, Gregory Porter).
Structure du morceau
Forme typique (standard chanté)
- Intro (4–8) du piano ou du groupe, ou verse rubato.
- Refrain chanté (1 chorus de 32 mesures, souvent le premier en two-feel).
- Solo instrumental (un demi-chorus ou un chorus ; parfois scat de la chanteuse).
- Reprise du chant (à partir du bridge ou du dernier A).
- Tag (répétition des 4 dernières mesures 2–3 fois) et coda avec ritardando et accord final (souvent 6/9 ou maj7#11).
- Durée 3:00–6:00.
Arrangement
Couplet sobre, montée dans le deuxième chorus (walking, ride), solo, retour plus intense, final intime ; dans les versions orchestrales, les cordes entrent dans le bridge et dans le final.
Mixage et mastering
Objectif sonore
La voix est le centre : proche, chaude, naturelle, avec un texte toujours compréhensible ; groupe doux et transparent autour. Références : Ella Fitzgerald — Ella Fitzgerald Sings the Cole Porter Songbook, Frank Sinatra — In the Wee Small Hours, Diana Krall — The Look of Love, Norah Jones — Come Away with Me, Gregory Porter — Liquid Spirit, Samara Joy — Linger Awhile. Loudness −16/−13 LUFS (jazz), −13/−10 (crossover jazz pop).
Voix
- Micro : condensateur à grande membrane (U47/U87 ou similaires) ou à ruban, à 10–25 cm, filtre anti-pop.
- EQ : HP 70–90 Hz (attention à l'effet de proximité : −2 dB à 150–250 Hz si trop « grondant ») ; −1/−2 dB à 300–500 Hz si nasale/boîteuse ; présence 2–4 kHz (+1/+2 dB avec modération) ; air 10–12 kHz (+1/+2 dB) ; de-esser à 5–8 kHz.
- Compression : opto (LA-2A) 3–5 dB, éventuellement précédé d'un 1176 lent seulement sur les pics (2 dB). Le jazz vocal a besoin de dynamique : utilise l'automation de volume phrase par phrase avant le compresseur.
- Saturation : préampli à lampes ou bande légère.
- Espace : plate ou hall 1,5–2,5 s, pre-delay 40–80 ms, à niveau modéré ; aucun delay calé sur le tempo (au maximum un slapback très bas).
- Pan : centre.
Piano
HP 40–60 Hz ; −2/−3 dB à 300–500 Hz (la zone de la voix) ; présence 2–3 kHz modérée ; compression 1–2 dB ; pan stéréo modéré ; il doit rester derrière la voix.
Contrebasse
HP 40 Hz ; 80–110 Hz ; −3 dB à 200–250 Hz ; +1/+2 dB à 800 Hz ; opto 2–3 dB ; centre.
Batterie
Paire d'overheads avec balais comme son principal ; HP 60 Hz ; pas de compression ; très bas niveau.
Vents et cordes
Vents : HP 100 Hz, −2 dB à 400 Hz, compression 2 dB, réverbération plus longue que celle de la voix. Cordes : HP 150–200 Hz, air 10–12 kHz, larges, hall 2–2,5 s ; ducking dynamique depuis la voix (1–2 dB à 1–3 kHz).
FX
Une hall/plate commune pour la voix et les instruments (avec des envois différents) ; pour une couleur « années 1950 », chambre d'écho.
Bus et groupes
Bus groupe avec 1 dB de glue ; aucun bus de compression agressive.
Sidechain
Ducking dynamique (pas de pompage) du piano/des cordes depuis la voix dans la zone 1–3 kHz.
Master
Chaîne : EQ minimal – compresseur 1,5:1 1 dB – limiter. Cible −15/−13 LUFS intégrés pour le jazz, −11/−10 pour la jazz pop ; true peak −1 dBTP.
Erreurs courantes
Voix compressée et « pop » qui perd l'intimité, sibilantes excessives, piano qui occupe 300 Hz–2 kHz et couvre le texte, longue réverbération qui éloigne la voix, batterie trop présente.
Morceaux de référence pour le mixage
Ella Fitzgerald — Every Time We Say Goodbye ; Frank Sinatra — In the Wee Small Hours of the Morning ; Diana Krall — The Look of Love ; Norah Jones — Don't Know Why ; Gregory Porter — Hey Laura ; Samara Joy — Can't Get Out of This Mood.
Écoutes de référence
- Louis Armstrong and His Hot Five — Heebie Jeebies (1926)
- Billie Holiday — Strange Fruit (1939)
- Nat King Cole — Unforgettable (1951)
- King Pleasure — Moody's Mood for Love (1952)
- Frank Sinatra — In the Wee Small Hours of the Morning (1955)
- Ella Fitzgerald — Every Time We Say Goodbye (Cole Porter Songbook, 1956)
- Sarah Vaughan — Misty (1958)
- Lambert, Hendricks & Ross — Twisted (1959)
- Ella Fitzgerald — How High the Moon (Live in Berlin, 1960)
- The Manhattan Transfer — Birdland (1979)
- Norah Jones — Don't Know Why (2002)
- Gregory Porter — Hey Laura (2013)
- Samara Joy — Linger Awhile (album, 2022)