Jazz60–240 BPM7 progressions

Jazz modal

Histoire et caractère

Le jazz modal naît aux États-Unis au milieu des années 1950 et domine les années 1960 comme alternative au bebop : au lieu de progressions rapides avec un accord différent tous les deux temps, les morceaux reposent sur très peu d'accords, très longs (8–16 mesures chacun) et sur des modes (gammes) qui deviennent la matière de l'improvisation. Les idées théoriques viennent en partie de George Russell (sa théorie lydienne chromatique et ses expériences des années 1950) et d'expériences pianistiques antérieures (Bud Powell utilise des accords lydiens dans « Un Poco Loco », 1951). Le tournant est l'œuvre de Miles Davis : « Milestones » (1958, sol dorien dans les A et la éolien dans le B) et surtout Kind of Blue (1959) avec Bill Evans, John Coltrane, Cannonball Adderley, Paul Chambers, Jimmy Cobb et Wynton Kelly : « So What » (16 mesures de ré dorien, 8 de mib dorien, 8 de ré dorien) et « Flamenco Sketches » (cinq zones modales).

John Coltrane avec son quartet classique (1960–1965 : McCoy Tyner au piano, Jimmy Garrison à la contrebasse, Elvin Jones à la batterie) conduit le modal vers l'intensité spirituelle : « My Favorite Things » (1961, valse sur un vamp de mi mineur et mi majeur), « Impressions » (même forme que So What, ré dorien/mib dorien), « Africa/Brass », « Crescent », A Love Supreme (1965). De la même école viennent Herbie Hancock (« Maiden Voyage », 1965, sur des accords sus), Wayne Shorter, McCoy Tyner en soliste (« Passion Dance »), le second quintet de Miles Davis, Joe Henderson, Bobby Hutcherson.

L'esthétique : un son ouvert et spacieux, des voicings en quartes, des basses pédales et des ostinatos, de longues improvisations qui se développent par motifs et par intensité plus que par changements d'accord, l'usage de la pentatonique de manière « moderne » et le jeu « dehors » (outside) avec retour « dedans ». Le modal est à la base du post-bop, de la fusion, d'une grande partie du jazz contemporain et du langage harmonique de nombreuses bandes originales et musiques ambient.

Gammes et tonalités

Le principe

Dans le jazz modal, c'est le mode (et non l'accord) qui est le centre : la contrebasse affirme la tonique modale (pédale ou lignes autour de la tonique), le piano et la guitare jouent des accords tirés du mode (souvent en quartes) qui changent au-dessus de la tonique, le soliste développe des motifs à l'intérieur du mode, puis sort et rentre.

Dorien

  • Formule : 1 2 b3 4 5 6 b7 — T S T T T S T. Sur ré : D E F G A B C.
  • Note caractéristique : la 6te majeure (B) : elle distingue le dorien de l'éolien ; sur Dm7, la 6te n'est pas une note à éviter.
  • Accords : Dm7/Dm11 (i), Em7 (ii), Fmaj7 (bIII), G7 (IV7), Am7 (v), Bø7 (vi), Cmaj7 (bVII).
  • Voicing typique : « So What chord » sur ré : E A D G B (trois quartes + une tierce majeure), déplacé en parallèle à l'intérieur du mode (F B E A C, etc.).
  • Exemple réel : Miles Davis — So What ; John Coltrane — Impressions (ré dorien / mib dorien).
  • Erreurs fréquentes : jouer la b6 (Bb) comme si c'était de l'éolien ; penser « Dm7 et c'est tout » et répéter des arpèges au lieu d'utiliser le mode.

Éolien

  • Formule : 1 2 b3 4 5 b6 b7 — T S T T S T T. Sur la : A B C D E F G.
  • Note caractéristique : b6 (F) : couleur plus sombre que le dorien.
  • Exemple : Miles Davis — Milestones (section B en la éolien).

Phrygien et phrygien dominant

  • Phrygien : 1 b2 b3 4 5 b6 b7 — S T T T S T T. Sur mi : E F G A B C D. Note caractéristique : b2 (F) : couleur « espagnole » et sombre. Accord : Esus4b9 / Fmaj7/E.
  • Phrygien dominant (5e mode de la mineure harmonique) : 1 b2 3 4 5 b6 b7. Sur mi : E F G# A B C D. Note caractéristique : b2 avec tierce majeure. Accord : E7b9sus / E7b9.
  • Exemple réel : Miles Davis — Flamenco Sketches (l'une des sections est en ré phrygien/phrygien dominant, avec une couleur espagnole).

Lydien

  • Formule : 1 2 3 #4 5 6 7 — T T T S T T S. Sur fa : F G A B C D E.
  • Note caractéristique : #4 (B) : majeur ouvert et suspendu, sans « notes à éviter ». Accord : Fmaj7#11.
  • Usage : sections majeures des morceaux modaux, finals, ballades (Bill Evans, Wayne Shorter).

Mixolydien et mixolydien sus

  • Mixolydien sur sol : G A B C D E F. Accord sus : G7sus4 (= F/G ou Dm7/G).
  • Note caractéristique : b7 sans tension vers la tonique : dans l'accord sus, la 4te (C) remplace la tierce, et n'est plus une note à éviter.
  • Exemple : Herbie Hancock — Maiden Voyage (accords sus qui se déplacent : D7sus4, F7sus4…).

Dorien b2 (deuxième mode de la mineure mélodique)

  • Formule : 1 b2 b3 4 5 6 b7. Sur ré : D Eb F G A B C. Accord : D7sus4b9 (Dsusb9). Couleur utilisée par Hancock, Shorter et dans le jazz moderne.

Pentatoniques modales

Sur un mode dorien de ré, on peut jouer les pentatoniques mineures de ré, mi et la (D F G A C ; E G A B D ; A C D E G) : chacune met en évidence des tensions différentes (pentatonique de mi = 9, 11, 13). McCoy Tyner et Coltrane construisent ainsi des phrases « en quartes ».

Jouer « dehors » (side-slipping)

Se décaler d'un demi-ton (de ré dorien à mib dorien) pendant quelques mesures puis revenir « dedans » crée tension et détente sans changer l'accord de la section rythmique.

Comment choisir

Couleur recherchéeMode
Mineur « ouvert », jazzDorien
Mineur sombreÉolien
Espagnol, sombrePhrygien / phrygien dominant
Majeur suspendu, moderneLydien
Ambigu, flottantMixolydien sus, dorien b2

Harmonie

Harmonie statique et modale

Peu de zones harmoniques, longues (8–16 mesures chacune), pédales de basse, accords sus et quartaux qui se déplacent en parallèle au-dessus de la tonique modale. La fonction tonale (tension–résolution) est remplacée par le contraste entre zones modales (So What : ré dorien → mib dorien → ré dorien).

Voicings

  • Quartaux (McCoy Tyner) : empilements de quartes (D G C F) et quintes vides à la main gauche.
  • So What voicing (Bill Evans) : trois quartes + une tierce majeure.
  • Accords sus (Hancock) : Am7/D, Cm7/F.
  • Planing : le même voicing déplacé en parallèle à l'intérieur du mode.

Pédales et ostinatos

La contrebasse joue souvent une pédale (Jimmy Garrison sur A Love Supreme et My Favorite Things) ou un ostinato (le motif de quatre notes d'« Acknowledgement » dans A Love Supreme).

Rythme harmonique

Très lent : 1 accord toutes les 4–16 mesures. Le mouvement harmonique « fin » se situe dans le comping du piano (voicings qui changent au-dessus de la même tonique).

Formes

AABA modal de 32 mesures (So What, Impressions), formes à sections libres (Flamenco Sketches, où les solistes décident quand passer à la gamme suivante), vamps ouverts, formes de 16 mesures (Maiden Voyage avec accords sus).

Progressions typiques

NomTonalitéAccordsDegrésComment l'utiliser
So WhatRé dorienDm7 Ebm7 Dm7i7 bii7 i7Forme AABA : A = 16 mesures de ré dorien (8+8), B = 8 mesures de mib dorien, A = 8 de ré dorien.
Planing quartalRé dorienDm11 Em11 Fmaj7#11 Em11i11 ii11 bIIImaj7#11 ii11Le même voicing en quartes déplacé à l'intérieur du mode au-dessus de la pédale de ré.
Accords susRéD7sus4 F7sus4I7sus4 bIII7sus4Herbie Hancock — Maiden Voyage (section A) : accords suspendus qui se déplacent par tierces mineures sans fonction tonale.
MilestonesSol dorien → La éolienGm7 Am7 Gm7i7 (Sol dorico) – i7 (La eolio) – i7Les A en sol dorien, le B en la éolien (Miles Davis, 1958).
Vamp phrygienMi phrygienEsus4b9 Fmaj7/EIsus4b9 bIImaj7/ICouleur espagnole sur pédale de mi (Flamenco Sketches, bandes originales).
Vamp mineur/majeurMi mineur → Mi majeurEm7 F#m7/E Em7 F#m7/E Emaj7 F#m7/Ei7 ii7/i i7 ii7/i Imaj7 ii7/IMy Favorite Things de Coltrane : vamp en 3/4 sur la tonique mineure puis majeure.
Lydien suspenduFa lydienFmaj7#11 G/F Fmaj7#11 G/FImaj7#11 II/ILe II majeur au-dessus de la pédale : ballades modales, Bill Evans, bandes originales.

Rythme et groove

Feel

Deux grandes familles : le swing medium « détendu » de Kind of Blue (ride souple, walking, comping clairsemé) et l'intensité polyrythmique du quartet de Coltrane, où Elvin Jones superpose triolets, 3 contre 2 et 6/8 au 4/4, créant une « mer » de rythme. De nombreux morceaux modaux sont en 3/4 ou 6/8 (My Favorite Things, Footprints de Shorter) ou en croches égales (even eighths).

Accents

Peu d'accents fixes : la tension repose sur le crescendo, les ostinatos, les polyrythmies. La contrebasse peut jouer à deux, à quatre ou en pédale.

Microtiming

Ride « large » (Jimmy Cobb, Tony Williams), triolets qui flottent (Elvin Jones) ; le tempo est élastique mais la forme tient.

Batterie

Principe

La batterie modale crée espace et houle : dans les morceaux à la Kind of Blue, elle accompagne avec discrétion ; dans le quartet de Coltrane, Elvin Jones est un co-soliste qui construit la tension avec polyrythmies et dynamique.

Ride

Spang-a-lang souple, parfois avec des figures en triolets larges et des superpositions (accents tous les 3 triolets = 3 contre 4). Rides grandes et sombres (22").

Charleston

Sur 2 et 4 ou « libre » (Tony Williams le jouait sur les noires ou le supprimait).

Grosse caisse et caisse claire

Comping en triolets, accents de grosse caisse et de caisse claire qui se superposent au tempo (6/8 sur le 4/4), crescendo continu ; dans les ballades, balais et mailloches sur les toms.

Toms et cymbales

Roulements sur les toms (Elvin Jones), swells de cymbales aux mailloches dans les intros et les outros.

Dynamique

Très large : du pianissimo (mailloches) au fortissimo au sommet des solos ; longs crescendos sur plusieurs chorus.

Interaction

Piano avec accords quartaux « par vagues », contrebasse en pédale ou walking, batterie en polyrythmie : la section rythmique crée un tapis dans lequel le soliste se meut librement.

Sections

Thème sobre ; solos avec crescendo ; parfois un long vamp final avec la batterie à son maximum.

Fills

Plus des « phrases » que des fills : roulements en triolets qui traversent les mesures, crescendos de toms.

Sons

Kit avec toms accordés medium, grosse caisse 18–20", ride grande et sombre, crash-ride.

Erreurs typiques

Batterie trop régulière et « bebop » dans les morceaux modaux intenses, polyrythmies sans contrôle qui font perdre la forme, cymbales trop fortes sous les ballades.

Basse

Son

Contrebasse au son rond et long, souvent enregistrée avec plus de présence (Paul Chambers, Jimmy Garrison, Ron Carter).

Rôle

  • Pédale sur la tonique modale ou sur la quinte, pour donner de la stabilité.
  • Ostinato (la figure de A Love Supreme, les vamps de My Favorite Things).
  • Walking autour de la tonique modale en utilisant les notes du mode.
  • Lignes « à deux » dans les intros et les thèmes.

Notes

Dans le modal, la basse évite de définir des changements d'accord qui n'existent pas : elle reste sur la tonique et sur les notes du mode, avec des chromatismes pour se déplacer.

Exemples

Paul Chambers (So What : le thème est à la contrebasse), Jimmy Garrison (Coltrane), Ron Carter (Maiden Voyage).

Instruments harmoniques

  • Piano : voicings en quartes (McCoy Tyner), So What chord (Bill Evans), accords sus (Herbie Hancock), quintes vides à la main gauche, comping « par vagues » avec pédale de résonance.
  • Guitare : accords quartaux et clusters (dans le post-bop et la fusion).
  • Vibraphone : Bobby Hutcherson, accords à 4 mailloches, couleur suspendue.
  • Vents comme harmonie : réponses à deux voix (So What : le « So What » de la trompette et du sax en réponse à la contrebasse).

Mélodie et voix

Thèmes

Thèmes simples et « ouverts », souvent construits sur le mode lui-même ou sur des intervalles de quarte (So What : la contrebasse propose la phrase, les vents répondent par deux accords).

Improvisation

Développement motivique (Miles Davis : peu de notes, du silence, du lyrisme), « sheets of sound » de Coltrane (cascades de notes rapides, arpèges de tous les degrés du mode), pentatoniques décalées, side-slipping (sortir d'un demi-ton et rentrer), son intense du ténor et du soprano.

Voix

Rare dans le modal classique ; dans le jazz spirituel (Leon Thomas avec Pharoah Sanders) chant et chœurs ; aujourd'hui dans les productions de Kamasi Washington.

Effets

Aucun ; réverbération naturelle ; Miles Davis utilise la sourdine harmon (sans tube) dans les ballades.

Instruments

  • Trompette (aussi avec sourdine harmon), sax ténor et soprano, sax alto
  • Piano
  • Contrebasse
  • Batterie (baguettes, balais, mailloches)
  • Vibraphone, flûte (Eric Dolphy, Yusef Lateef)
  • Harpe (Alice Coltrane) dans le jazz spirituel

Patterns de batterie

Synthés et sons

  • Piano V — Piano: Piano à queue avec beaucoup de résonance (pédale et sympathetic resonance élevées), micros proches pour les quartaux de McCoy Tyner, plus d'ambiance pour les ballades de Bill Evans.
  • Stage-73 V — Rhodes: Voicings quartaux et sus dans les relectures électriques (Herbie Hancock, Miles Davis fin des années 1960).
  • Augmented Strings — Pad de cordes: Nappes modales dans le jazz spirituel et dans les bandes originales inspirées du modal.

Structure du morceau

Formes typiques

  • AABA modal de 32 (So What, Impressions) : A 8 + A 8 sur un mode, B 8 sur un autre, A 8 sur le premier ; solos sur plusieurs chorus.
  • Sections libres (Flamenco Sketches) : le soliste décide quand passer à la zone suivante.
  • Vamp ouvert (My Favorite Things, A Love Supreme) : intro, thème, longues sections de vamp avec solos, reprise.
  • 16 mesures avec accords sus (Maiden Voyage).

Arrangement

Intro souvent libre (piano et contrebasse, So What), thème, longs solos avec crescendo d'intensité de la section rythmique, thème, coda avec fade ou pédale. Durée 6–15 minutes (en concert jusqu'à 30).

Mixage et mastering

Objectif sonore

Profondeur, espace et naturel : un groupe dans une grande pièce (Kind of Blue a été enregistré au Columbia 30th Street Studio, une ancienne église à la vaste acoustique naturelle). Piano ample et résonant, contrebasse définie, ride grande, soliste devant avec une aura de réverbération. Loudness −18/−14 LUFS, PLR 14–18 dB.

Batterie

Overheads comme son principal (paire espacée ou ORTF à 1–1,5 m), HP 40 Hz, −2 dB à 400 Hz, ride riche en harmoniques (ne pas accentuer au-dessus de 8 kHz) ; grosse caisse et toms avec micros d'appoint à bas niveau ; compression absente ou 1 dB. Pan 70–90 %.

Contrebasse

Micro + DI en phase ; HP 35 Hz ; 80–120 Hz corps ; −2/−3 dB à 220 Hz ; +2 dB à 800 Hz ; opto 2–3 dB. Centre.

Piano

Paire stéréo (spaced ou XY) dans le queue ; HP 40 Hz ; −2 dB à 250–400 Hz ; présence 3 kHz ; aucune compression ou 1–2 dB lente ; largeur 60–80 % (les quartaux avec la pédale vivent de stéréo).

Vents

Micro à 40–80 cm (ruban pour la trompette, condensateur pour le sax) ; HP 80 Hz ; −2 dB à 400 Hz si nasal ; présence 2–3 kHz modérée ; compression 1–3 dB ; trompette avec harmon : attention aux 2–4 kHz (ne pas accentuer). Pan centre ou ±15–25 %.

Ambiance

Hall ou chamber 2–2,8 s (pre-delay 20–40 ms) comme « pièce » commune ; retour HP 200 Hz, LP 8 kHz ; envoi plus élevé sur les vents et le piano, minimal sur la contrebasse.

Bus et groupes

Aucun glue agressif ; éventuellement 0,5–1 dB sur le bus band.

Sidechain

Jamais.

Master

Chaîne : EQ minimal – limiter sur les crêtes (−1 dBTP). Cible −16/−14 LUFS intégrés ; les pics d'intensité (sommet des solos de Coltrane) doivent dépasser de 6–10 LU les sections calmes.

Erreurs fréquentes

Compression qui supprime la houle dynamique, piano étroit et mono, réverbération courte et « sèche » qui supprime l'espace, contrebasse trop basse (dans le modal, c'est le pilier de la tonique).

Morceaux de référence pour le mixage

Miles Davis — So What ; Miles Davis — Flamenco Sketches ; John Coltrane — My Favorite Things ; Herbie Hancock — Maiden Voyage ; McCoy Tyner — Passion Dance.

Écoutes de référence

  • Miles Davis — Milestones (1958)
  • Miles Davis — So What (1959)
  • Miles Davis — Flamenco Sketches (1959)
  • Bill Evans — Peace Piece (1958)
  • John Coltrane — My Favorite Things (1961)
  • John Coltrane — Impressions (1963)
  • John Coltrane — Acknowledgement (A Love Supreme, 1965)
  • Herbie Hancock — Maiden Voyage (1965)
  • Wayne Shorter — Footprints (1966)
  • McCoy Tyner — Passion Dance (1967)

Sources

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