Jazz70–300 BPM6 progressions

Stride et ragtime

Histoire et caractère

Le ragtime et le stride sont les deux grands styles pianistiques à l'origine du jazz. Le ragtime naît dans les communautés afro-américaines de la vallée du Mississippi (en particulier Saint-Louis et le Missouri) dans les années 1890 et connaît son apogée entre 1897 et la fin des années 1910 : c'est une musique écrite, publiée en partition, avec la forme de la marche et une mélodie syncopée sur une basse régulière. Scott Joplin, le « roi du ragtime », publie « Maple Leaf Rag » (1899) et « The Entertainer » (1902) et compose l'opéra « Treemonisha » ; avec lui, James Scott et Joseph Lamb sont les principaux compositeurs du « classic rag ». Joplin recommandait de ne pas le jouer vite. Le ragtime revient à la mode en 1973 grâce au film The Sting (L'Arnaque).

Le stride naît à Harlem entre les années 1910 et 1920, quand des pianistes comme James P. Johnson (le « père du stride » : « Carolina Shout », 1918/1921 ; « Charleston », 1923), Willie « The Lion » Smith et son élève Fats Waller (« Handful of Keys », 1929 ; « Ain't Misbehavin' », 1929) prennent la main gauche du ragtime et la transforment : plus d'étendue sur le clavier, tempos plus rapides, swing au lieu du feel droit, harmonies plus riches, dixièmes brisées, improvisation sur des chansons populaires. Dans les défis nocturnes (« cutting contests »), on mesure virtuosité et invention. Art Tatum porte le stride à l'extrême harmonique et technique ; Duke Ellington, Count Basie, Thelonious Monk et Earl Hines en dérivent leur pianisme.

L'esthétique : le piano est un orchestre complet. La main gauche fait basse et accords alternés (« um-pah »), la droite mélodie syncopée, ornements, riffs, phrases « hot ». Ragtime et stride sont à la base du boogie-woogie, du swing pianistique et de toute la tradition du piano jazz solo.

Gammes et tonalités

Majeur (ionien) et triades

  • Formule : 1 2 3 4 5 6 7 — T T S T T T S. Sur do : C D E F G A B.
  • Note caractéristique : la mélodie se meut par arpèges de triade avec des broderies chromatiques.
  • Accords diatoniques : C (I), Dm (ii), Em (iii), F (IV), G7 (V7), Am (vi), Bdim (vii°).
  • Usage : les strains du ragtime (The Entertainer est en do majeur).
  • Exemple réel : Scott Joplin — The Entertainer ; Maple Leaf Rag (en la bémol majeur).

Pentatonique majeure avec b3 (« blue note » du rag et du stride)

  • Formule : 1 2 b3 3 5 6. Sur do : C D Eb E G A.
  • Note caractéristique : la b3 comme appoggiature chromatique de la 3ce (Eb → E) : le geste typique des phrases « hot » de James P. Johnson et Fats Waller.

Gamme chromatique et broderies

Le ragtime emploie énormément de broderies chromatiques (C# → D, D# → E) et de lignes chromatiques à la main gauche et dans les voix intérieures. Le stride ajoute des gammes chromatiques rapides et des « runs ».

Blues

  • Sur do : C Eb F F# G Bb. Usage : le stride (et le boogie-woogie qui en dérive) introduit blue notes et phrases blues ; Fats Waller et Willie The Lion les alternent avec les lignes « ragtime ».

Mineure harmonique et tango

  • Sur la : A B C D E F G#. Usage : strains en mineur et rythmes d'habanera (Joplin — Solace, sous-titré « A Mexican Serenade »).

Arpèges de septième diminuée

Bdim7 = B D F Ab : utilisé pour les passages rapides et pour relier les accords (héritage de la musique de salon du XIXe siècle).

Comment choisir

ContexteMatériau
Strain d'un ragMajeur, arpèges, broderies chromatiques
Phrases « hot » du stridePentatonique avec b3, blues
Passages virtuosesChromatique, arpèges diminués
Strains mineurs / tangoMineure harmonique

Harmonie

Fonction harmonique

Harmonie tonale du XIXe siècle enrichie : triades et septièmes, beaucoup de dominantes secondaires (chaînes I–VI7–II7–V7), accords diminués de passage, accords de sixte augmentée dans certains rags, cadences nettes en fin de phrase. Le stride ajoute neuvièmes, dixièmes, treizièmes, accords de passage chromatiques et substitutions (Tatum).

Forme du ragtime (forme marche)

Plusieurs thèmes (strains) de 16 mesures divisés en phrases de 4 : schémas typiques AABBACCDD, AABBCCDD, AABBCCA. Les deux premiers strains sont à la tonique, les suivants (le trio) à la sous-dominante (p. ex. Maple Leaf Rag : la bémol majeur puis ré bémol majeur dans le trio).

Forme du stride

Le stride joue aussi des formes propres à strains (Carolina Shout), mais surtout des chansons de 32 mesures (AABA), avec des chorus variés et improvisés.

Main gauche « harmonique »

  • Basse + accord : basse (note simple, octave, septième ou dixième) sur 1 et 3, accord dans le registre médium sur 2 et 4.
  • Dixièmes brisées (James P. Johnson) : C–E (une dixième) jouée en arpège rapide à la place de la note simple.
  • Lignes de basse chromatiques et « walking » en dixièmes dans les passages.

Rythme harmonique

1 accord par mesure ou deux par mesure ; les chaînes de dominantes durent 1–2 mesures par accord.

Progressions typiques

NomTonalitéAccordsDegrésComment l'utiliser
Ragtime progressionDo majeurC A7 D7 G7 CI VI7 II7 V7 ILes dominantes secondaires par quintes qui concluent les strains des rags et des chansons stride.
Diminué de passageDo majeurC C#dim7 Dm7 G7I #i°7 ii7 V7Basse chromatique C–C#–D, signature du rag et de la chanson du début du XXe siècle.
Trio à la sous-dominanteLa bémol majeur → Ré bémol majeurAb Eb7 Ab Ab7 DbI V7 I I7 – I (nuova tonica)Le passage au trio de Maple Leaf Rag : Ab7 devient la dominante de Db.
IV avec sixte augmentéeDo majeurC F Fm6 C/G G7 CI IV iv6 I/5 V7 ILe iv mineur et la « cadence de salon » des rags les plus romantiques.
Turnaround strideMi bémol majeurEb Edim7 Fm7 Bb7 Eb C7 F7 Bb7I #i°7 ii7 V7 I VI7 II7 V7Grille de clôture du chorus dans le stride (Fats Waller).
Ain't Misbehavin' (A)Mi bémol majeurEb Edim7 Fm7 F#dim7 Gm7 C7 Fm7 Bb7I #i°7 ii7 #ii°7 iii7 VI7 ii7 V7Basse chromatique ascendante Eb–E–F–F#–G : la section A du classique de Fats Waller.

Rythme et groove

Ragtime

Mesure à 2/4 (ou 4/4 barré), main gauche régulière et droite (basse sur les temps forts, accord sur les faibles), main droite syncopée : accents sur les doubles croches en contretemps et figures « courte-longue-courte » (double croche–croche–double croche). Pas de swing : les croches sont égales. Tempo modéré (« tempo de marche », « pas rapide »).

Stride

Mesure à 4/4 avec la gauche qui saute entre basse (1 et 3) et accord (2 et 4) ; feel swing (croches longue-courte) à la droite, qui est souvent légèrement en avance sur le temps tandis que la gauche reste fixe. Tempos de moyens à vertigineux.

Accents

Le « backbeat » de l'accord de la gauche sur 2 et 4 ; la droite accentue les contretemps et crée des polyrythmies (groupes de 3 croches sur le 4/4 : la figure du « secondary rag »).

Microtiming

Ragtime : précision et régularité. Stride : tension entre la gauche métronomique et la droite qui « pousse » ou « retient ».

Batterie

Principe

Ragtime et stride sont surtout de la musique pour piano solo : la main gauche est la batterie (basse = grosse caisse sur 1 et 3, accord = caisse claire sur 2 et 4). Quand on arrange pour groupe ou qu'on produit un morceau dans ce style, la batterie doit doubler ce principe sans le couvrir.

Ragtime avec groupe (orchestres de danse et « Red Back Book »)

  • Grosse caisse sur 1 et 3 (ou sur les temps forts du 2/4), cymbale choked ou woodblock sur les faibles.
  • Caisse claire de style marche : coups sur les faibles, brefs roulements et « flams ».
  • Dynamique modérée, pas de swing.

Stride avec batterie

  • Balais sur la caisse claire (sweep à la noire, accents sur 2 et 4).
  • Charleston sur 2 et 4 doux.
  • Grosse caisse feathering très légère sur 1 et 3 ou sur les noires.
  • Ride seulement dans les chorus finaux.

Ghosts et microtiming

Aucune ghost « funk » ; le groove est le swing de la main droite du pianiste.

Interaction

La batterie ne doit jamais jouer en conflit avec la gauche : si la gauche est en « um-pah », la grosse caisse ne joue pas sur le 2/4 et la caisse claire ne joue pas sur le 1/3.

Sections

Strain/chorus : accompagnement constant ; break (2 mesures sans accompagnement) que le pianiste remplit ; chorus final avec plus de dynamique.

Fills

Brefs press rolls ou coups de woodblock en fin de strain.

Sons

Kit d'époque ou balais, woodblock, petites cymbales.

Erreurs typiques

Batterie pleine et moderne qui rivalise avec le piano, grosse caisse « rock », swing dans le ragtime classique.

Basse

Son

Dans le piano solo, la basse est la main gauche : note simple, octave, septième ou dixième dans le registre C1–C3. En arrangement : tuba ou contrebasse qui double les notes graves de la gauche.

Notes

Tonique et quinte en alternance (C sur 1, G sur 3), lignes chromatiques ascendantes dans les passages (C–C#–D), dixièmes brisées dans le stride, walking en dixièmes dans les sections de transition.

Rapport avec la « grosse caisse »

La note grave est le temps fort ; l'accord sur le temps faible est la « caisse claire ».

Exemples

La basse en octaves de Maple Leaf Rag ; les dixièmes de James P. Johnson (Carolina Shout) et de Fats Waller (Handful of Keys).

Instruments harmoniques

  • Piano (instrument principal et quasi unique) : gauche « um-pah » (basse + accord), droite mélodie, accords en renversement, octaves, trilles et trémolos.
  • Piano mécanique (pianola, piano roll) : beaucoup de rags ont été enregistrés sur rouleaux (aussi par Joplin et James P. Johnson).
  • En orchestre : banjo et guitare pour les accords sur les temps faibles, cordes et vents dans les orchestres de danse du ragtime.

Mélodie et voix

Main droite

  • Ragtime : mélodie syncopée avec figures double croche–croche–double croche, accents en contretemps, arpèges, broderies chromatiques, tierces et sixtes parallèles, octaves à la reprise.
  • Stride : mélodie de la chanson variée, riffs, octaves, trémolos, « runs » chromatiques et diatoniques, polyrythmies (groupes de 3 sur le 4), citations ; Tatum ajoute des cascades d'arpèges et des substitutions.

Voix

Fats Waller chante avec ironie et improvise des plaisanteries ; beaucoup de chansons stride sont chantées (Ain't Misbehavin', Honeysuckle Rose).

Effets

Aucun.

Instruments

  • Piano (droit ou à queue ; piano mécanique)
  • Banjo, guitare (en orchestre)
  • Tuba ou contrebasse (en orchestre)
  • Batterie (marche pour le ragtime, balais pour le stride)
  • Vents et cordes (orchestres de ragtime, Red Back Book)
  • Voix (chansons stride)

Patterns de batterie

Synthés et sons

  • Piano V — Piano droit ou à queue: Pour le ragtime, un droit avec un peu de « detune » (honky-tonk léger) et une ambiance de pièce ; pour le stride, un piano à queue brillant à la dynamique ample ; pour la pianola, vélocité constante et quantification rigide.

Structure du morceau

Ragtime (forme marche)

  • Intro (4 mesures).
  • A (16) A – B (16) B – A (16) – Trio C (16) C (au IV) – D (16) D (ou retour de A).
  • Durée 2:30–4:00. Chaque strain compte 4 phrases de 4 mesures (antécédent–conséquent).

Stride

  • Intro (4–8).
  • Chorus 1 : thème de la chanson (32, AABA) exposé.
  • Chorus 2–4 : variations, improvisations, « shout » avec octaves et trémolos.
  • Chorus final avec coda (tag, cadence virtuose).
  • Durée 2:30–4:00.

Arrangement (piano solo)

La densité croît à chaque chorus : thème avec stride simple à la gauche, puis dixièmes brisées et riffs à la droite, puis octaves et trémolos ; ballade avec introduction rubato (Tatum, Waller) avant d'entrer en tempo.

Mixage et mastering

Objectif sonore

Piano solo naturel et plein : basses de la gauche définies, accords médiums non empâtés, mélodie claire, ambiance de pièce ou de petite salle. Loudness −18/−14 LUFS (piano solo, très dynamique), PLR 14–20 dB.

Piano (enregistrement et EQ)

  • Micros : paire espacée ou ORTF à 30–60 cm des cordes dans le piano à queue ouvert (grand queue) ou derrière/au-dessus d'un droit ; éventuelle paire d'ambiance à 2–3 m.
  • EQ : HP 30–40 Hz ; −2/−3 dB à 200–350 Hz si les accords de la gauche s'empâtent ; +1/+2 dB à 2–4 kHz pour l'attaque de la mélodie ; air 10–12 kHz avec modération.
  • Compression : aucune ou 1–2 dB opto lente (ratio 1,5:1–2:1, attack 30 ms, release 300 ms) pour uniformiser la gauche ; le ragtime vit aussi de dynamiques.
  • Pan : stéréo modérée (60–80 %), cohérente avec la position du pianiste ou du public.

Voix (stride chanté)

HP 80 Hz ; 200–300 Hz −2 dB ; 3 kHz +2 dB ; compression 3–4 dB ; room/plate 1–1,5 s ; au centre.

Groupe (le cas échéant)

Balais et caisse claire : HP 100 Hz, sweep 3–6 kHz ; contrebasse ou tuba : HP 35 Hz, −3 dB à 220 Hz ; banjo : −2 dB à 2–3 kHz. Tous derrière le piano.

FX

Room ou petite salle 0,9–1,6 s, pre-delay 10–20 ms ; retour HP 200 Hz. Pour une couleur « rouleau de pianola » ou 78 tours : bus parallèle filtré (HP 200 Hz, LP 5 kHz) à 10–20 %, éventuel bruit de surface très faible.

Bus et groupes

S'il y a un groupe : bus band avec 1 dB de glue.

Sidechain

Jamais.

Master

Chaîne : EQ minimal – limiter sur les crêtes (−1 dBTP). Cible −16/−14 LUFS intégrés pour piano solo ; ne pas comprimer : les accents de la syncope et les dynamiques entre strains font le caractère du genre.

Erreurs fréquentes

Gauche empâtée à 150–300 Hz, compression qui aplatit la syncope, réverbération de cathédrale, piano échantillonné sans variations de vélocité, quantification avec swing dans le ragtime classique.

Morceaux de référence pour le mixage

Joshua Rifkin — Piano Rags by Scott Joplin (1970, enregistrement de référence du revival) ; Dick Hyman — enregistrements de James P. Johnson et Fats Waller ; Art Tatum — piano solo (Pablo, années 1950).

Écoutes de référence

  • Scott Joplin — Maple Leaf Rag (1899)
  • Scott Joplin — The Entertainer (1902)
  • James Scott — Grace and Beauty (1909)
  • Joseph Lamb — American Beauty Rag (1913)
  • James P. Johnson — Carolina Shout (1921)
  • James P. Johnson — Charleston (1923)
  • Fats Waller — Handful of Keys (1929)
  • Fats Waller — Ain't Misbehavin' (1929)
  • Willie "The Lion" Smith — Echoes of Spring (1939)
  • Art Tatum — Tiger Rag (1932)

Sources

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