Histoire et caractère
Racines antiques
La chanson napolitaine plonge ses racines dans les chants populaires et rituels (jusqu'au XIIIe siècle), dans les farces, frottole et ballades du XVe siècle, quand le napolitain devient langue officielle du royaume. Au XVIe siècle, la villanelle à la napolitaine se diffuse dans toute l'Europe ; au XVIIe siècle apparaissent les premiers rythmes de tarentelle (« Michelemmà ») ; au XVIIIe siècle, l'école napolitaine d'opéra (Pergolesi, Cimarosa, Paisiello) et des morceaux comme « Lo guarracino » (vers 1768).
L'âge d'or (1839–1950 environ)
Au XIXe siècle, des éditeurs comme Guglielmo Cottrau recueillent et publient des centaines de morceaux ; les posteggiatori les diffusent dans la rue en vendant les « copielle » (feuilles avec les paroles). La fête de Piedigrotta devient la vitrine des nouvelles chansons. Naissent les classiques : « Te voglio bene assaje » (1839), « Santa Lucia » (Cottrau), « Funiculì funiculà » (1880, Turco–Denza, pour le funiculaire du Vésuve), « Marechiaro » (1886, Di Giacomo–Tosti), « 'O sole mio » (1898, Capurro–Di Capua), « Torna a Surriento » (De Curtis). Poètes et auteurs : Salvatore Di Giacomo, E. A. Mario (« La leggenda del Piave », « Santa Lucia luntana »), Libero Bovio, Ernesto Murolo, Ferdinando Russo, Giuseppe Cioffi, Totò (« Malafemmena », 1951). Enrico Caruso porte le répertoire dans les théâtres et sur les disques du monde entier ; la maison d'édition La Canzonetta (1901) et d'autres fixent une véritable industrie.
XXe siècle
La chanson mélodique et la sceneggiata (théâtre musical populaire : Mario Merola) ; des interprètes comme Roberto Murolo (guitare et voix, intime), Sergio Bruni, Aurelio Fierro, Massimo Ranieri ; Renato Carosone qui fusionne tarentelle, jazz et swing (« Tu vuò fà l'americano », 1956). À partir des années 70, la Nuova Compagnia di Canto Popolare reprend la tradition ; Napoli Centrale (James Senese) et Pino Daniele (« Terra mia », 1977 ; « Nero a metà », 1980 ; son « tarumbò » mêle tarentelle, blues et rumba) donnent naissance au « Neapolitan power » avec Tullio De Piscopo, Tony Esposito, Enzo Avitabile. Lucio Dalla écrit « Caruso » (1986).
Néomélodique et nouvelle scène
À partir des années 80, le néomélodique (Nino D'Angelo, « Nu jeans e 'na maglietta », 1982 ; puis Gigi D'Alessio et une vaste scène locale) devient un énorme phénomène populaire. Dans les années 2010–2020, Naples est au centre de la musique italienne : Liberato (depuis 2017, R&B électronique en napolitain, artiste anonyme), Clementino, Rocco Hunt, Geolier (deuxième à Sanremo 2024), Nu Genea, Enzo Dong, Speranza (Caserte), la bande originale de « Gomorra » et de « Mare fuori ».
Esthétique
Mélodie chantante et déchirante, texte en napolitain (amour, nostalgie, la mer, la ville), voix pleine et passionnée avec portamentos et mélismes, harmonie tonale avec le mineur harmonique, la sixte napolitaine, les passages mineur/majeur ; mandoline et guitare.
Gammes et tonalités
Mineur harmonique (le cœur)
- Formule : 1 2 b3 4 5 b6 7 (2-1-2-2-1-3-1).
- Exemple en ré : D E F G A Bb C#.
- Notes caractéristiques : la sensible C# et la seconde augmentée Bb–C#, que l'on entend dans les mélismes de la voix et de la mandoline.
- Accords : Dm (i) – Edim (ii°) – F+ (III+) – Gm (iv) – A / A7 (V) – Bb (VI) – C#dim (vii°).
- Usage : couplets en mineur des chansons classiques, avec la dominante majeure (A7) et souvent le vii°7 (C#dim7) de passage.
- Erreurs : utiliser le do naturel (éolien) sur la dominante : ça sonne « pop », pas napolitain.
Majeur (refrains)
- Formule : 1 2 3 4 5 6 7. En ré : D E F# G A B C#.
- Usage : beaucoup de classiques passent du mineur du couplet au majeur du refrain sur la même tonique (Dm → D) : l'ouverture émotionnelle du refrain.
- Exemple réel : « 'O sole mio » alterne des sections en mode mineur et majeur avec un grand effet (la structure mode mineur/majeur est typique de nombreux classiques de l'époque).
Sixte napolitaine (bII6)
- Ce que c'est : accord majeur sur le deuxième degré abaissé, en général au premier renversement. En ré mineur : Eb/G (Eb G Bb avec le sol à la basse).
- Fonction : prédominante, prépare le V (A7) dans les cadences : i – iv – bII6 – V7 – i.
- Couleur : dramatique, « déchirante » ; la b2 (Eb) descend vers la sensible (C#) avec un intervalle de tierce diminuée, l'un des gestes les plus expressifs de la tonalité.
Gammes napolitaines
- Mineur napolitain : 1 b2 b3 4 5 b6 7 (en ré : D Eb F G A Bb C#).
- Majeur napolitain : 1 b2 b3 4 5 6 7 (en ré : D Eb F G A B C#).
- Usage : ornements mélodiques et gammes « colorées » dans l'écriture savante et semi-savante.
Phrygien dominant et modes populaires
- Phrygien dominant en la : A Bb C# D E F G : chant populaire campanien, tammurriate, mélismes de la voix ; cadence andalouse (Dm–C–Bb–A).
Blues et jazz (Carosone, Pino Daniele)
- Gamme blues en la : A C D Eb E G ; dorien ; accords de septième et de neuvième.
Comment choisir
| Type | Gamme |
|---|---|
| Classique, romance | mineur harmonique + majeur, sixte napolitaine |
| Tarentelle et populaire | mineur harmonique, phrygien dominant |
| Swing (Carosone) | majeur jazz, blues |
| Pino Daniele / Neapolitan power | blues, dorien, mineur harmonique |
| Néomélodique | mineur harmonique, cadences dramatiques |
| Nouvelle scène (Liberato, Geolier) | éolien avec extensions R&B, mineur harmonique |
Harmonie
Harmonie tonale et dramatique
La chanson napolitaine classique est pleinement tonale : cadences V7–i, dominantes secondaires, accords diminués, sixte napolitaine, modulations au relatif et au parallèle.
Éléments typiques
- Mineur → parallèle majeur entre couplet et refrain (Dm → D), ou mineur → relatif majeur (Dm → F).
- Cadence avec sixte napolitaine : i – iv – bII6 – V7 – i.
- Cadence andalouse : i – VII – VI – V.
- Accords diminués de passage (vii°7 du V : G#dim7 → A7 en ré mineur).
- Dominantes secondaires (V7/iv : D7 → Gm).
- Pédales de dominante avant le refrain, avec point d'orgue (fermate) et aigu du chanteur.
- Néomélodique : progressions mineures répétées avec de fortes cadences et des modulations finales.
Rythme harmonique
Moyen (un accord par mesure) avec des ralentissements aux cadences (rubato).
Voicings
Guitare avec accords pleins en première position et basses alternées ; mandoline qui double la mélodie en trémolo ou fait des contrechants en tierces et sixtes ; orchestre avec cordes dans les arrangements classiques ; piano dans les romances (Tosti).
Progressions typiques
| Nom | Tonalité | Accords | Degrés | Comment l'utiliser |
|---|---|---|---|---|
| Cadence napolitaine | Ré mineur | Dm Gm Eb/G A7 Dm | i iv bII6 V7 i | La sixte napolitaine (Eb au premier renversement) avant la dominante : le geste le plus « napolitain » de la tonalité. |
| Mineur → majeur | Ré mineur → Ré majeur | Dm A7 Dm D A7 D | i V7 i I V7 I | Couplet en mineur, refrain au parallèle majeur sur la même tonique : ouverture lumineuse typique des classiques. |
| Cadence andalouse | La mineur | Am G F E7 | i VII VI V7 | Descente vers le V majeur : tarentelles, chants populaires, néomélodique. |
| Diminué vers le V | Sol mineur | Gm Cm C#dim7 D7 | i iv #iv°7 V7 | L'accord diminué sur le #4 (C# E G Bb) pousse vers la dominante : tension de romance. |
| Dominante secondaire | Do majeur | C C7 F Fm C G7 C | I V7/IV IV iv I V7 I | Le passage IV–iv (F–Fm) est déchirant ; typique des chansons mélodiques des années 50. |
| Tarentelle | Mi mineur | Em B7 Em B7 | i V7 i V7 | Alternance tonique–dominante en 6/8 : la base harmonique de la tarentelle. |
| Swing Carosone | Sib majeur | Bb G7 Cm7 F7 | I VI7 ii7 V7 | Le turnaround swing par lequel Carosone unit Naples et le jazz américain. |
| Nouvelle scène R&B | Fa# mineur | F#m9 Dmaj7 Bm9 C#7 | i9 VImaj7 iv9 V7 | Harmonie R&B avec la dominante du mineur harmonique : Liberato et la scène urban napolitaine unissent les deux traditions. |
Rythme et groove
Rythmes
- Ballade / chanson classique : 4/4 ou 3/4 lent, très rubato, avec des points d'orgue (fermate) sur les aigus.
- Tarentelle : 6/8 rapide (ou 12/8), tambourin en croches, accelerando ; la « tammurriata » est binaire et plus lente, avec la tammorra.
- Valse et mazurka dans les chansons de Piedigrotta.
- Swing (Carosone), blues et funk (Pino Daniele, Napoli Centrale), habanera et beguine dans certains classiques.
- Néomélodique : 4/4 mid-tempo avec boîte à rythmes.
- Urban : boom bap, trap, R&B.
Phrasé
Le chant est très libre : portamentos, rallentandos, suspensions avant les aigus, accélérations. Le napolitain, avec ses voyelles finales souvent indistinctes, favorise les phrases liées.
Batterie
Classique
Souvent pas de batterie : le rythme est confié à la guitare (basses alternées et accords), à la mandoline et, dans les orchestres, à la contrebasse et aux percussions légères.
Tarentelle et tradition
- Tambourin : toutes les croches du 6/8 avec accent sur la première de chaque groupe de trois ; rotations et coups de pouce.
- Tammorra : coups graves au centre sur la première de chaque groupe, cymbalettes.
- Castagnettes, putipù (caccavella, tambour à friction), triccheballacche (trois petits maillets de bois), scetavajasse.
Swing et jazz (Carosone)
Balais, ride, charleston sur 2 et 4.
Néomélodique et pop napolitaine
Boîte à rythmes simple : grosse caisse 1 et 3, caisse claire 2 et 4, charleston en croches ; réverbérations années 80–90.
Urban (Liberato, Geolier)
Boom bap, trap et R&B (voir Hip Hop et R&B), souvent avec des percussions méditerranéennes samplées.
Erreurs typiques
Batterie « pop » dans un morceau classique ; tarentelle avec accents binaires (elle doit être ternaire) ; tambourin sans accents.
Basse
- Classique : contrebasse ou basses de la guitare (basses alternées tonique–quinte), dans la tradition ancienne le colascione (luth à long manche, ancêtre de la basse).
- Tarentelle : basse tonique–dominante sur les temps forts du 6/8.
- Neapolitan power : basse électrique funk-jazz (Rino Zurzolo avec Pino Daniele, Napoli Centrale).
- Néomélodique : synth bass ou basse électrique simple.
- Urban : 808 et synth bass.
Instruments harmoniques
- Guitare (classique ou acoustique) : accords, basses alternées, arpèges ; la guitare battente dans la tradition.
- Mandoline napolitaine : mélodie en trémolo, contrechants, introductions.
- Piano (romances, Tosti), orchestre à cordes (arrangements classiques et néomélodiques), accordéon.
- Sax et vents (Napoli Centrale avec James Senese, Carosone).
- Synthés et claviers (néomélodique années 80–90, Liberato).
Mélodie et voix
Mélodie
Ample, chantante, déchirante : longues phrases liées, aigus préparés par des points d'orgue, portamentos, appoggiatures, usage expressif de la sensible et de la seconde augmentée ; cadences vocales (petites cadences virtuoses).
Voix
Voix pleine et passionnée (Caruso, Sergio Bruni, Massimo Ranieri), intime et murmurée (Roberto Murolo), « verace » et mélismatique (néomélodique), R&B (Liberato). Le napolitain doit être prononcé avec soin (voyelles finales, consonnes doubles).
Chœurs
Harmonies en tierces et sixtes, chœurs populaires, call and response dans les tarentelles.
Effets
Réverbération ample dans les enregistrements classiques et néomélodiques ; Auto-Tune dans la scène urban et dans une partie du néomélodique moderne.
Instruments
Voix, guitare, mandoline, colascione (historique), contrebasse, piano, cordes, accordéon, tambourin, tammorra, putipù (caccavella), triccheballacche, castagnettes, scetavajasse, sax et vents, synthés, boîte à rythmes.
Patterns de batterie
Synthés et sons
- Piano V — Piano de romance: Pour les romances à la Tosti et les versions piano et voix des classiques.
- Augmented Strings — Orchestre à cordes: Cordes pour arrangements classiques et néomélodiques (trémolos, legato, contrechants).
- Stage-73 V — Rhodes (Neapolitan power, urban): Pour le son de Pino Daniele et des productions R&B napolitaines.
- DX7 V — Claviers néomélodiques: E.Piano, cordes et basses FM du néomélodique des années 80–90.
- Jup-8 V — Pad: Pads chauds pour le néomélodique et Liberato.
- Augmented Voices — Chœurs: Chœurs de soutien pour les refrains.
Structure du morceau
Forme classique
| Section | Mesures | Ce qui se passe |
|---|---|---|
| Introduction | 4–8 | mandoline et guitare, ou orchestre |
| Couplet 1 | 16 | souvent en mineur, voix et guitare |
| Refrain | 8–16 | souvent au parallèle ou relatif majeur, avec aigu |
| Couplet 2 | 16 | |
| Refrain | 8–16 | |
| (Couplet 3 + refrain) | 16 + 16 | |
| Coda | 4–8 | point d'orgue final, aigu |
Tarentelle
Couplets brefs et refrains en alternance rapide, interludes instrumentaux (mandoline, accordéon), accelerando final.
Néomélodique et urban
Forme chanson pop (couplet–pré-refrain–refrain–bridge–refrain modulé) ou rap/R&B. Durée des classiques 3:00–4:30.
Mixage et mastering
Objectif sonore
Voix passionnée et centrale, guitare et mandoline naturelles et brillantes, cordes enveloppantes ; dans la tradition grande ambiance (réverbération de théâtre), dans le néomélodique son « lustré » et très réverbéré, dans la nouvelle scène mix R&B/urban moderne. Références : Roberto Murolo (intime, voix et guitare), Massimo Ranieri et Sergio Bruni (orchestral), Pino Daniele « Nero a metà » (1980), Liberato « Liberato » (2019). Équilibre : voix 0, guitare −6, mandoline −6/−8 (plus haut dans les instrumentaux), cordes −9, percussions −10.
Voix
- EQ : HP 80–100 Hz ; −2 dB à 250–350 Hz ; présence 2,5–4 kHz (+2 dB) pour la diction napolitaine ; air 10–12 kHz.
- Compression : opto 3–5 dB (la dynamique du pianissimo à l'aigu est énorme : rider et automation de niveau avant le compresseur).
- De-esser : 6–7 kHz.
- Espace : plate ou hall 2–2,5 s (classique/néomélodique), pré-delay 60 ms, à −14/−16 dB ; dans l'urban plate 1,5 s + delay.
Guitare
HP 80 Hz ; coupe 200 Hz ; présence 3–5 kHz ; compression 2 dB ; pan ±30 (ou stéréo).
Mandoline
- EQ : HP 200 Hz ; coupe 1–2 kHz si nasale (−2 dB, Q 2) ; brillance 5–8 kHz avec modération (les trémolos peuvent être agressifs).
- Compression : 3:1 2–3 dB pour lisser le trémolo.
- Pan : ±20–40 à l'opposé de la guitare ; réverbération partagée avec la voix.
Cordes
HP 100–120 Hz ; hall 2,5 s ; stéréo large ; automation (crescendo dans les refrains).
Tambourin et percussions
HP 300 Hz (tambourin), présence 4–8 kHz ; tammorra HP 60 Hz, corps 100–150 Hz ; pan réalistes.
Basse
HP 35 Hz ; corps 80–100 Hz ; compression 3 dB.
Bus, master
Bus orchestre/groupe avec compression légère. Master : classique −14/−11 LUFS ; néomélodique −10/−8 ; urban −9/−7. True peak −1 dBTP.
Erreurs courantes
Mandoline stridente ; voix écrasée par la compression (elle perd sa passion) ; réverbération sur la guitare qui s'empâte avec la voix ; tambourin trop fort dans les tarentelles.
Morceaux de référence pour le mixage
- Roberto Murolo — Era de maggio (enregistrements années 60)
- Renato Carosone — Tu vuò fà l'americano (1956)
- Pino Daniele — Napule è (1977)
- Liberato — Nove maggio (2017)
Écoutes de référence
- Enrico Caruso — 'O sole mio (registrazione 1916)
- Roberto Murolo — Era de maggio (anni '60)
- Sergio Bruni — Carmela (1976)
- Renato Carosone — Tu vuò fà l'americano (1956)
- Totò — Malafemmena (1951)
- Pino Daniele — Napule è (1977)
- Nino D'Angelo — Nu jeans e 'na maglietta (1982)
- Lucio Dalla — Caruso (1986)
- Liberato — Nove maggio (2017)
- Geolier — I p' me, tu p' te (2024)