Histoire et caractère
La city pop (shiti poppu) est une pop japonaise aux contours flous, née au milieu des années 70 et à son apogée dans les années 80 : plus qu'un genre rigide, c'est, comme l'a écrit Jon Blistein dans Rolling Stone, une « classification d'ambiance ». Elle puise surtout dans le funk, le soft rock, l'AOR, le boogie et le disco américains, avec des touches de jazz fusion et de couleurs tropicales, okinawaises, latines et caribéennes. Elle est liée au boom économique japonais, à la nouvelle classe des loisirs et à des technologies comme le Walkman, l'autoradio à cassettes et les instruments électroniques (dont la Roland TR-808).
Tatsuro Yamashita est souvent appelé le « roi » de la city pop (Ride on Time, 1980 ; For You, 1982) ; Haruomi Hosono et Yellow Magic Orchestra en ont façonné le son. Autres noms clés : Mariya Takeuchi (Plastic Love, 1984, produite par Yamashita), Miki Matsubara (Mayonaka no Door / Stay with Me, 1979), Taeko Ohnuki (4:00 A.M.), Anri (Remember Summer Days, Cat's Eye), Junko Yagami, Hiroshi Sato, Toshiki Kadomatsu, Omega Tribe, Tomoko Aran, Eiichi Ohtaki (A Long Vacation). Beaucoup de disques sont joués par d'excellents musiciens de studio avec vents, cordes et chœurs superposés.
Après les années 80, la city pop perd en popularité et est longtemps considérée comme démodée au Japon. À partir des années 2010, blogs, rééditions et YouTube (la mise en ligne de Plastic Love, avec des millions de vues) lui donnent un public mondial ; elle devient une influence clé de la vaporwave et de la future funk, inspire le revival de la « pop kreatif » indonésienne et est samplée par des producteurs hip hop et R&B. De nouveaux artistes reprennent l'esthétique (Night Tempo, Kirinji, Suchmos, Taeko Ohnuki rééditée, Mariya Takeuchi redécouverte).
Gammes et tonalités
Dans les modes, les chiffres romains se rapportent à l'échelle du mode.
Majeur (ionien) avec extensions jazz
- Formule : 1 2 3 4 5 6 7 (T T S T T T S). En mib : Eb F G Ab Bb C D.
- Note caractéristique : 7e majeure et 9e sur les accords : la couleur « urbaine » et sophistiquée.
- Accords : Ebmaj9 Fm9 Gm7 Abmaj7(#11) Bb13 Cm9 Dø7.
- Usage : royal road et grilles ii–V–I, accords maj7 et m9 au Rhodes et aux guitares.
- Exemple : Tatsuro Yamashita — Ride on Time (majeur brillant).
- Erreurs : triades pures : la city pop vit d'accords de 4–5 notes.
Dorien
- Formule : 1 2 b3 4 5 6 b7 (T S T T T S T). En ré dorien : D E F G A B C.
- Note caractéristique : 6te majeure (B) : IV majeur (G9).
- Accords (échelle du mode) : i Dm7 – ii Em7 – III Fmaj7 – IV G7 – v Am7 – vi° Bø – VII Cmaj7.
- Usage : vamp i7–IV9 dans les couplets funk.
- Exemple : Plastic Love est indiquée en ré mineur (≈ 103 BPM) : le vamp mineur avec IV majeur donne la couleur dorienne typique.
Mineur naturel (éolien)
- Formule : 1 2 b3 4 5 b6 b7. En do : C D Eb F G Ab Bb.
- Usage : morceaux nocturnes et mélancoliques (Mayonaka no Door), grilles i7–VImaj7–VII–III.
Mixolydien et lydien comme couleurs
- Mixolydien (1 2 3 4 5 6 b7) : dominantes avec 9 et 13 (Bb13), riffs funk.
- Lydien (1 2 3 #4 5 6 7) : l'accord maj7#11 sur le IV (Abmaj7#11 en mib) est une signature de la city pop et de la fusion.
Pentatonique et yonanuki
- Pentatonique majeure (1 2 3 5 6) pour les mélodies chantables ; le yonanuki (même forme, dans le lexique japonais) donne la nostalgie typique.
Comment choisir
| Ambiance | Gamme |
|---|---|
| Solaire, été, voiture | Majeur avec 9e et maj7 |
| Groove funk élégant | Dorien |
| Nocturne, mélancolique | Éolien avec septièmes |
| Fusion sophistiquée | Lydien sur le IVmaj7#11 |
Harmonie
Fonction
Harmonie jazz-pop : ii–V–I, royal road, dominantes secondaires, substitutions de triton, accords slash (IV/V à la place du V), accords avec 9, 11, 13 ; rythme harmonique d'un accord par mesure ou par demi-mesure. La city pop aime la tension douce : la dominante est souvent remplacée par IVmaj7/V ou par V7sus4.
Techniques signatures
- IV/V (Fmaj7/G) : la dominante « suspendue » du soft rock et de l'AOR.
- Royal road (IVmaj7–V7–iii7–vi7), diffusée justement par la city pop.
- Marusa / Just the Two of Us (IVmaj7–III7–vi7–v7–I7).
- Turnaround iii7–VI7–ii7–V7 et chromatismes.
- Modulations d'un demi-ton ou d'une tierce entre couplet et refrain.
Voicings
Rhodes avec voicings sans fondamentale (3–7–9–13), guitare avec accords de 9e et de 13e sur les cordes aiguës, vents en position serrée à 4 parties, cordes en octaves, chœurs en tierces et en sixtes ; basse qui joue la fondamentale ou le slash.
Progressions typiques
| Nom | Tonalité | Accords | Degrés | Comment l'utiliser |
|---|---|---|---|---|
| Marusa urbain | do majeur | Fmaj7 E7 Am7 C7 | IVmaj7 V7/vi vi7 V7/IV | Signature harmonique de la city pop et de son revival. |
| Vamp funk | ré dorien | Dm7 G9 | i7 IV9 | Groove funk sur deux accords pour les couplets. |
| Turnaround jazz | do majeur | Dm9 G13 Cmaj9 A7b9 | ii9 V13 Imaj9 V7/ii | Le turnaround jazz qui fait repartir la grille. |
| IV sur V | do majeur | Fmaj7/G Em7 Am7 Dm7 | IVmaj7/V iii7 vi7 ii7 | Le IV sur le V remplace la dominante en douceur. |
| Royal road | mi bémol majeur | Abmaj7 Bb7 Gm7 Cm7 | IVmaj7 V7 iii7 vi7 | La grille rendue populaire par la new music et la city pop des années 70–80. |
| Nocturne mineur | do mineur | Cm9 Abmaj7 Bb13 Ebmaj7 | i9 VImaj7 VII13 IIImaj7 | Atmosphère de Tokyo la nuit, avec des extensions riches. |
| Lydien fusion | mi bémol majeur | Abmaj7#11 Gm7 Fm9 Bb7sus4 | IVmaj7#11 iii7 ii9 V7sus4 | La #11 sur le IV et la dominante suspendue : élégance fusion. |
| Triton | fa majeur | Gm9 Gb9 Fmaj9 D7#9 | ii9 bII9 Imaj9 V7/ii | Gb9 remplace C7 : basse chromatique G–Gb–F. |
Rythme et groove
Feel « 16 beat » : charley en doubles croches joué à deux mains ou avec des accents alternés, groove funk/disco avec grosse caisse syncopée (1, dernière double croche du 2, « et » du 3), caisse claire sur 2 et 4 avec ghost notes, open hat sur le « et » du 4. Swing léger (52–56 %) ou nul ; exécution de musicien de studio, précise mais humaine. Variantes : disco avec grosse caisse à quatre temps, boogie avec boîte à rythmes (TR-808, LinnDrum), ballades en 4/4 lent ou en 12/8, shuffle léger.
Batterie
Grosse caisse
Funk : step 1, 8, 11 (ou 1, 7, 11) ; disco : à quatre temps ; ballade : 1 et 3. Grosse caisse étouffée et sèche, accordage moyen.
Caisse claire
Sur le 2 et le 4 avec ghost notes (step 7, 10, 15, velocity 25–45) ; caisse claire sèche des années 80 avec peu de réverbération ou plate bref ; rimshot dans les couplets.
Charley et percussions
Charley en doubles croches avec accents ; open hat sur le « 4 et » (step 15) ; percussions latines (conga, bongo, tambourin, shaker, cabasa), woodblock et clochettes comme couleur.
Interaction avec la basse et la voix
Basse slap ou aux doigts en dialogue avec la grosse caisse ; batterie qui laisse de la place à la voix avec une dynamique contrôlée ; kime d'ensemble avec les vents dans les passages.
Par section
Couplet : groove complet mais léger ; pré : crash ride, fill ; refrain : open hats plus fréquents, tambourin ; interlude : solo de sax ou de guitare avec groove plein ; final : fade out sur le groove.
Fills et sons
Fills de toms propres et brefs, fills de caisse claire avec flams ; batterie acoustique de studio des années 80 (dry, close mic) ou TR-808/LinnDrum. Erreurs : batterie trop moderne et compressée ; absence de ghost notes.
Basse
- Son : basse électrique funk (aux doigts ou slap), brillante, avec attaque nette ; synth bass (Minimoog, DX7) dans le boogie.
- Notes : lignes mélodiques et syncopées, octaves, notes mortes, chromatismes d'approche, accords slash.
- Rythme : doubles croches funk, octaves disco.
- Rapport avec la grosse caisse : imbrication rythmique (la basse remplit entre les coups de grosse caisse), pas de sidechain.
- Exemples : Tatsuro Yamashita — Sparkle et Ride on Time (basse funk), Mariya Takeuchi — Plastic Love (basse en octaves et groove doux).
Instruments harmoniques
- Rhodes et e-piano FM (DX7) : accords de septième et de neuvième, voicings sans fondamentale.
- Guitares : cutting funk en doubles croches (single-coil claire), arpèges avec chorus, solos fusion.
- Vents : section (trompette, sax, trombone) pour stabs et lignes ; solo de sax.
- Cordes : lignes en octaves et pads legato dans les refrains.
- Synthés : pads (Jupiter, Juno), cuivres synthétiques, bells FM.
- Piano acoustique : dans les ballades.
Voicings : extensions riches, guitare dans l'aigu, Rhodes au centre, vents en position serrée.
Mélodie et voix
- Mélodie : chantable et nostalgique, souvent avec une couleur yonanuki/pentatonique dans le refrain, phrases longues et liées, mots anglais dans les hooks.
- Voix : voix féminines claires et douces (Mariya Takeuchi, Anri, Miki Matsubara), voix masculines chaudes et brillantes (Tatsuro Yamashita, célèbre pour ses harmonies vocales superposées et ses chœurs a cappella qu'il enregistre lui-même en overdub).
- Chœurs : harmonies à 3–5 voix dans le style AOR/doo-wop, overdubs multiples, « uh » et « ah » dans les refrains.
- Effets : plate et hall modérés, doublures, delay en noire, chorus léger sur les chœurs.
Instruments
Voix et chœurs, batterie acoustique (ou TR-808/LinnDrum), basse électrique, guitares funk et solistes, Rhodes, DX7, piano, synthés polyphoniques, vents, cordes, percussions latines, sax solo.
Patterns de batterie
Synthés et sons
- DX7 V — E-piano FM et bell: Le son emblématique des années 80 japonaises : E.PIANO et bells FM.
- Stage-73 V — Rhodes: Accords de septième et de neuvième avec léger tremolo.
- Jup-8 V — Pads et cuivres: Pads et cuivres synthétiques de la city pop mature.
- Jun-6 V — Pads et arpèges: Pads avec chorus pour morceaux boogie et nocturnes.
- Prophet-5 V — Leads et pads: Leads doux et accords de la pop japonaise des années 80.
- Mini V — Synth bass: Basses boogie en alternative à la basse électrique.
- Solina V — String machine: Pads de cordes des années 70–80.
Structure du morceau
| Section | Mesures | Notes |
|---|---|---|
| Intro | 4–8 | Riff de guitare, vents ou groove |
| A-melo | 8–16 | Groove léger, voix narrative |
| B-melo | 8 | Royal road, build |
| Sabi | 8–16 | Hook, chœurs, cordes |
| Interlude | 8 | Solo de sax ou de guitare |
| A-melo + B-melo + Sabi | 8 + 8 + 16 | |
| Bridge / solo | 8 | Modulation ou changement d'accords |
| Sabi final | 16 | Répété, chœurs, parfois modulé |
| Outro | 8–16 | Fade out sur le groove |
Durée 4:00–5:30.
Mixage et mastering
Objectif sonore
Chaud, lustré et « analogique » : batterie sèche et précise, basse funk définie, Rhodes et guitares brillants, vents et cordes amples, voix claire avec une réverbération élégante. Références : Mariya Takeuchi — Plastic Love, Tatsuro Yamashita — Sparkle, Anri — Remember Summer Days, Miki Matsubara — Mayonaka no Door.
Grosse caisse
HP 35 Hz, +2 dB à 70–80 Hz, −3 dB à 400 Hz, +2 dB à 2–3 kHz ; compression 3–4 dB ; dry ; centre.
Caisse claire
HP 80 Hz, +2 dB à 200 Hz, +2 dB à 4 kHz ; compression 3 dB ; plate bref 0,8–1 s ; centre.
Charley et percussions
HP 300 Hz ; charley 20 % sur le côté ; percussions réparties (conga 40 % L, tambourin 30 % R).
Basse
HP 35 Hz, +2 dB à 80 Hz, −2 dB à 250 Hz, +3 dB à 1–2 kHz (slap et attaque) ; compression 1176 4:1, 4–6 dB ; mono.
Rhodes, guitares, vents, cordes, synthés
- Rhodes : HP 80 Hz, tremolo/chorus stéréo, −2 dB à 300 Hz.
- Guitare cutting : HP 200 Hz, forte compression, pan 50–70 %.
- Vents : HP 120 Hz, +2 dB à 2 kHz, plate 1 s, pan 30–60 %.
- Cordes : HP 150 Hz, hall 2 s, larges.
- Synthés : pads larges, filtrés, derrière la voix.
Voix
EQ : HP 80 Hz, −2 dB à 300 Hz, +2 dB à 3–5 kHz, air +2 dB. Compression LA-2A + 1176 (6 dB). Plate 1,5–2 s, pre-delay 40 ms ; delay en noire.
Chœurs
Bus avec HP 150 Hz, compression 6 dB, pan large, chorus léger, réverbération plus longue.
FX
Saturation de bande sur le bus musique ; tape echo sur le sax.
Bus et groupes
Bus de batterie 2:1, 2 dB ; bus mix avec bande et compression 1–2 dB (type SSL).
Sidechain
Aucun ou minimal.
Master
Chaîne EQ → bande → compresseur 1–2 dB → limiteur. Cible −11/−9 LUFS (les originaux des années 80 sont très dynamiques), −9/−8 pour les productions récentes dans le style city pop. True peak ≤ −1 dBTP. PLR 10–13 dB.
Erreurs courantes
Mix moderne trop compressé (la douceur se perd) ; basse slap agressive à 2–3 kHz ; vents et guitares en conflit ; voix trop sèche.
Morceaux de référence pour le mixage
Taeko Ohnuki — 4:00 A.M. (1978) ; Miki Matsubara — Mayonaka no Door (Stay with Me) (1979) ; Tatsuro Yamashita — Ride on Time (1980) ; Tatsuro Yamashita — Sparkle (1982) ; Mariya Takeuchi — Plastic Love (1984).
Écoutes de référence
- Taeko Ohnuki — 4:00 A.M. (1978)
- Miki Matsubara — Mayonaka no Door (Stay with Me) (1979)
- Tatsuro Yamashita — Ride on Time (1980)
- Eiichi Ohtaki — Kimi wa Tennen Shoku (1981)
- Tatsuro Yamashita — Sparkle (1982)
- Anri — Remember Summer Days (1983)
- Mariya Takeuchi — Plastic Love (1984)