Histoire et caractère
Le rock and roll naît aux États-Unis entre la fin des années 1940 et le début des années 1950, surtout à partir du rhythm and blues avec des influences de gospel, de jazz, de boogie-woogie, de jump blues, de swing et de country. Plusieurs disques se disputent le titre de « premier disque de rock and roll » : Strange Things Happening Every Day de Sister Rosetta Tharpe (1944), The Fat Man de Fats Domino (1949) et Rocket 88 de Jackie Brenston avec le groupe d'Ike Turner, enregistré en mars 1951 par Sam Phillips à Memphis. Le DJ Alan Freed popularise le terme sur la radio de Cleveland à partir de 1951.
Le boom arrive entre 1954 et 1958 : Bill Haley & His Comets (Rock Around the Clock), Elvis Presley (That's All Right au Sun Studio en 1954, Heartbreak Hotel en 1956), Chuck Berry (Maybellene, 1955, avec un solo de guitare saturée), Little Richard, Jerry Lee Lewis, Bo Diddley (avec son beat, 1955), Buddy Holly, Gene Vincent, Eddie Cochran ; des labels indépendants comme Sun, Chess et Atlantic. Le rockabilly est la branche la plus country (l'Elvis de chez Sun, Carl Perkins, Johnny Cash).
Vers 1958–59, le premier rock and roll décline (service militaire d'Elvis, mort de Holly, Valens et du Big Bopper) et laisse la place aux idoles des jeunes ; en Grande-Bretagne, Cliff Richard (Move It, 1958) puis les Beatles en recueillent l'héritage. Instrumentation : au départ le piano ou le saxophone comme solistes, puis la guitare électrique ; contrebasse slap, batterie avec backbeat sur la caisse claire, voix criée ou « hiccup » (hoquet rockabilly), écho à bande (slapback) du Sun Studio.
Gammes et tonalités
Majeur et pentatonique majeure
- Formule : majeur 1 2 3 4 5 6 7 (T T ½ T T T ½) ; pentatonique majeure 1 2 3 5 6.
- Exemple en la : A B C# D E F# G# ; pentatonique A B C# E F#.
- Note caractéristique : la 6 (F#), omniprésente dans le rock and roll (accords A6, riffs boogie, mélodies).
- Accords : I A, IV D, V E (avec septième : A7, D7, E7), vi F#m dans les grilles doo-wop.
- Usage : mélodies vocales, solos de saxophone et de guitare country (Scotty Moore, Carl Perkins).
- Exemple réel : Buddy Holly — Peggy Sue (la majeur) ; Elvis Presley — Hound Dog (do, avec pentatonique et blue notes).
Pentatonique mineure et blues sur le majeur
- Formule : 1 b3 4 5 b7 / 1 b3 4 b5 5 b7. En si bémol (tonalité de cuivres) : Bb Db Eb F Ab.
- Note caractéristique : b3 et b7 contre les accords majeurs (blue notes).
- Usage : les licks de Chuck Berry (doubles notes sur les cordes 1-2 avec bending de la corde de sol), solos de sax honking, cris vocaux de Little Richard.
- Exemple réel : Chuck Berry — Johnny B. Goode (intro en si bémol avec doubles notes b3–3).
Mixolydien (accords de septième)
- Formule : 1 2 3 4 5 6 b7. En mi : E F# G# A B C# D.
- Note caractéristique : b7 (D), qui transforme le I en I7.
- Usage : le I7 comme accord de tonique, riffs boogie avec la b7 (E–G#–B–C#–D–C#–B–G#), solos qui arpègent la dominante.
Gamme « composite » country/blues
- Formule : 1 2 b3 3 4 5 6 b7. En mi : E F# G G# A B C# D.
- Usage : rockabilly et guitare à la Scotty Moore/Cliff Gallup : hammer-on de la b3 à la 3, doubles notes en sixtes, arpèges.
- Erreurs courantes : jouer la gamme de façon linéaire ; le rockabilly vit de doubles notes et d'arpèges aux doigts (hybrid picking).
Comment choisir
- Mélodie vocale : majeur/pentatonique majeure. Solo « méchant » à la Chuck Berry : pentatonique mineure et blues. Riff et basse : arpège avec la 6 et la b7 (mixolydien). Rockabilly : composite avec doubles notes.
Harmonie
Grille de 12 mesures
La forme dominante est le blues de 12 mesures (I–IV–V avec accords de septième), souvent avec le quick change et le turnaround : Johnny B. Goode, Rock Around the Clock, Tutti Frutti, Whole Lotta Shakin' Goin' On, Blue Suede Shoes.
Grille doo-wop (I–vi–IV–V)
- La progression « années 1950 » (C–Am–F–G) pour les ballades et les morceaux de pop rock and roll (Stand by Me utilise I–vi–IV–V ; Earth Angel, Blue Moon).
- Rythme harmonique de deux temps ou d'une mesure par accord, en 12/8.
Stop-time et breaks
- Le groupe ne joue que le premier temps de certaines mesures pendant que la voix chante (Blue Suede Shoes, Hound Dog) : tension et relâchement.
Fonction
- Cadences V7–I claires, IV7–I plagales ; accords de sixte (A6, D6) et de neuvième aux cuivres ; le bVII et les modes rock viendront plus tard.
Voicings
- Guitare : accords de septième en position ouverte, doubles notes, riffs boogie sur les deux cordes graves (quinte et sixte).
- Piano : accords martelés en croches ou en triolets à la main droite (Jerry Lee Lewis, Little Richard), basse boogie en octaves à la main gauche.
- Cuivres : sections de saxophones avec riffs à l'unisson ou accords de sixte.
Progressions typiques
| Nom | Tonalité | Accords | Degrés | Comment l'utiliser |
|---|---|---|---|---|
| Blues de 12 mesures | la majeur | A7 A7 A7 A7 D7 D7 A7 A7 E7 D7 A7 E7 | I7 I7 I7 I7 IV7 IV7 I7 I7 V7 IV7 I7 V7 | La forme de Johnny B. Goode, Rock Around the Clock, Tutti Frutti. |
| Doo-wop | do majeur | C Am F G | I vi IV V | La progression « années 1950 » des ballades et de la pop rock and roll. |
| Riff boogie | mi majeur | E5 E6 E7 E6 | I5 I6 I7 I6 | Le riff à deux cordes avec quinte, sixte et septième : base de Chuck Berry et du rockabilly. |
| Stop-time | mi majeur | E E E E A7 E B7 E | I I I I IV7 I V7 I | Accents sur le 1 pendant que la voix chante, puis le groupe repart. |
| Turnaround | la majeur | A A7 D Dm A E7 | I I7 IV iv I V7 | Le iv mineur et la dominante finale ferment la grille (aussi dans les ballades). |
| Ballade en 12/8 | sol majeur | G Em C D7 | I vi IV V7 | Le lent avec triolets de piano (Earth Angel, Only You). |
| Rockabilly | mi majeur | E7 A7 E7 B7 | I7 IV7 I7 V7 | Version condensée de la grille avec slapback (Elvis chez Sun, Carl Perkins). |
Rythme et groove
4/4 avec backbeat sur la caisse claire (2 et 4) comme élément distinctif par rapport à beaucoup de R&B antérieur. Deux feels : shuffle/swing (triolets, hérités du jump blues et du boogie : Bill Haley, Fats Domino) et croches droites (Chuck Berry, Little Richard, qui poussent vers le rock moderne). Ballades en 12/8 avec triolets de piano. Contrebasse slap qui accentue chaque temps, guitare rythmique en croches, piano en triolets ou croches martelées. Tempos rapides (150–185), feel énergique mais détendu.
Batterie
Rôle
La batterie des années 1950 est un petit kit jazz/swing (grosse caisse 20"–22", caisse claire, charleston, un tom, un timbale, un ride et un crash), enregistré avec peu de micros (souvent un seul). Modèles : Earl Palmer (Little Richard, Fats Domino : inventeur du backbeat moderne et des croches droites rock), D.J. Fontana (Elvis), Jerry Allison (Buddy Holly), Fred Below (Chuck Berry chez Chess).
Grosse caisse
- Légère, « feathering » en noires (jouée doucement sur tous les temps à la manière du jazz) ou sur 1 et 3. Dans le mix, on l'entend peu : la basse est assurée par la contrebasse.
Caisse claire
- Backbeat sur 2 et 4 fort (rimshot), renforcé par la pédale du charleston. Dans les sections plus chaudes, caisse claire sur tous les temps ou roulements en triolets.
- Ghost notes et roulements jazz entre les phrases.
Ride et charleston
- Shuffle sur le ride ou le charleston fermé : premier et troisième triolet de chaque temps (ding-da-ding).
- Dans les morceaux en croches droites (Little Richard), ride ou charleston en croches égales.
Percussions
- Claquements de mains sur le 2 et le 4, maracas (Bo Diddley), tom-toms avec le Bo Diddley beat (clave 3-2 : x..x..x...x.x... sur une grille de 16).
Interaction
- Contrebasse slap qui frappe chaque temps (et le « clac » du bois sur le 2 et le 4) : batterie et basse forment ensemble le backbeat.
- Stop-time : batterie et groupe sur le 1 de chaque mesure.
Sections
- Couplet : groove plein ; solo de sax ou de guitare : batterie plus forte, crash sur les accents ; fin : roulement et accord tenu avec crash.
Fills
- Roulements en triolets sur la caisse claire, fills sur le tom avant le refrain ou le solo, coups de « shot » (grosse caisse + crash) sur les accents des cuivres.
Sons
- Petit kit jazz, peaux chaudes, peu d'attaque, room naturelle ; écho slapback à bande aussi sur la batterie dans les enregistrements Sun.
Erreurs typiques
- Grosse caisse moderne trop forte ; cymbales brillantes modernes ; mauvais swing (le shuffle se place sur une grille de triolets ou un swing à 66 %).
Basse
Son
Contrebasse slap (Bill Black avec Elvis, Marshall Lytle avec Bill Haley) : la corde est tirée et claquée sur la touche, produisant une note et un clic percussif. À partir de 1957–58 apparaît la basse électrique (Fender Precision).
Notes et rythme
- Walking boogie en noires : tonique–tierce–quinte–sixte–septième–sixte–quinte–tierce (en la : A C# E F# G F# E C#), ou tonique–quinte alternées.
- Slap « double » (note + deux clics) pour le swing rockabilly.
Rapport avec la batterie
La basse est la vraie « grosse caisse » du rock and roll : chaque temps est joué par la basse, et le clic sur le 2 et le 4 renforce le backbeat.
Exemples
- Elvis Presley — Mystery Train ; Bill Haley — Rock Around the Clock ; Chuck Berry — Johnny B. Goode (Willie Dixon à la contrebasse lors des sessions Chess).
Instruments harmoniques
Guitares
- Guitare rythmique : accords en croches ou riffs boogie à deux cordes (Chuck Berry).
- Guitare soliste : Gibson ES-350/ES-295, Gretsch 6120, Fender Telecaster et Stratocaster (Buddy Holly), petits amplis (Fender Tweed, Gibson) saturés ; doubles notes, bendings, arpèges façon Travis picking (Scotty Moore).
- Acoustique dans le rockabilly (Elvis chez Sun).
Piano
- Boogie-woogie : main gauche en octaves et triolets, main droite avec accords martelés et glissandos (Jerry Lee Lewis, Little Richard, Fats Domino en triolets).
Cuivres
- Sax ténor soliste (honking : notes répétées et criées), section de saxophones avec riffs à l'unisson (Little Richard, Fats Domino, Bill Haley).
Voicings
- Accords de 7e et 6e, doubles notes en tierces et sixtes, riffs à l'unisson entre guitare, sax et piano.
Mélodie et voix
Voix
- Voix énergiques et criées (Little Richard : « Wop-bop-a-loo-bop »), le hoquet rockabilly (hiccup : Elvis, Buddy Holly), crooning dans les ballades.
- Mélodies simples sur la pentatonique majeure avec blue notes, phrases brèves, titre répété.
Chœurs
- Doo-wop : harmonies à 3–4 voix avec syllabes (« sha-la-la », « doo-wop »), basse vocale, falsetto ; chœurs de réponse au soliste.
- Claquements de mains et chœurs collectifs dans les morceaux plus rapides.
Effets
- Slapback à bande (la marque du Sun Studio : écho unique entre 80 et 140 ms environ, obtenu avec un second magnétophone), réverbération de chambre (chamber) dans les disques des majors.
Instruments
- Voix soliste et chœurs doo-wop.
- Guitare électrique semi-acoustique ou solid body, guitare acoustique (rockabilly).
- Contrebasse slap (puis basse électrique).
- Petite batterie jazz.
- Piano (boogie-woogie).
- Saxophone ténor et baryton, parfois trombone et trompette.
- Claquements de mains, maracas, tambourin.
Patterns de batterie
Synthés et sons
- Piano V — Piano boogie-woogie: Piano droit brillant (honky-tonk avec léger désaccord) pour Jerry Lee Lewis et Little Richard : accords en croches à la main droite, octaves boogie à la main gauche ; peu de réverbération, chamber courte.
- B-3 V — Orgue: Rare dans les années 1950, utile pour le R&B et le gospel en arrière-plan : drawbars doux, Leslie lent.
- Wurli V — Piano électrique: Le Wurlitzer arrive à la fin des années 1950 (Ray Charles — What'd I Say, 1959) : léger drive, trémolo coupé.
- Augmented Strings — Cordes: Pour les ballades pop de la fin de la décennie (Buddy Holly — True Love Ways) : cordes legato et chaudes.
Structure du morceau
Forme (2:00–2:45)
| Section | Mesures | Ce qui se passe |
|---|---|---|
| Intro | 2–8 | Riff de guitare ou de piano (Johnny B. Goode), ou voix a cappella avec stop |
| Couplet 1 | 12 | Voix, groupe en groove |
| Couplet 2 | 12 | Comme le premier, parfois stop-time |
| Solo | 12–24 | Sax ou guitare (ou piano), groupe plus fort |
| Couplet 3 | 12 | |
| Solo 2 / couplet final | 12 | |
| Fin | 2–4 | Turnaround et accord final (I6 ou I9) tenu, parfois fade-out |
Morceaux très brefs, pensés pour le juke-box et la radio ; l'unité de mesure est la grille de 12 mesures.
Mixage et mastering
Objectif sonore
Son mono (jusqu'en 1958 environ, presque toute la pop était pensée en mono), chaud, médium, avec écho slapback et chambre d'écho ; voix devant, groupe « autour » dans un seul espace. Références : Elvis Presley — Sun Sessions (1954–55), Chuck Berry — Johnny B. Goode (1958), Little Richard — Tutti Frutti (1955), Buddy Holly — That'll Be the Day (1957).
Approche générale
- Si tu recrées le son : travaille en mono ou en stéréo étroite (L30/R30 au maximum), bande limitée (HP 60–80 Hz, LP 8–10 kHz sur le bus), saturation de bande et de lampes.
- Peu de micros : une ambiance commune qui lie tout.
Batterie
- EQ bus : HP 60 Hz, +2 dB à 150–200 Hz (corps de la caisse claire), LP 8 kHz.
- Compression à lampes légère (Fairchild/vari-mu 2–3 dB) ; room ou chamber 0,8–1,2 s.
- La caisse claire doit avoir du claquant à 2–4 kHz ; la grosse caisse s'entend à peine.
Contrebasse
- EQ : HP 50 Hz ; +2 dB à 100 Hz ; +3 dB à 1,5–2,5 kHz (le clic du slap) ; LP 6 kHz.
- Compression opto 3–4 dB. Au centre.
Guitares
- Mono ou légèrement décentrée ; EQ HP 100 Hz, +2 dB à 1–2 kHz, LP 7–8 kHz ; slapback 100–130 ms (−10 dB) pour le rockabilly ; petit ampli saturé.
Piano
- Mono ou stéréo étroite, HP 80 Hz, +2 dB à 2–3 kHz pour le martelé, chamber courte.
Sax
- HP 120 Hz, +2 dB à 1–2 kHz, compression 3–4 dB, chamber ou plate 1,2 s.
Voix principale
- Chaîne : EQ (HP 100 Hz, +2 dB à 2–3 kHz, LP 10 kHz) → compresseur à lampes (LA-2A/Fairchild 3–5 dB) → saturation de bande → slapback (Fruity Delay 3 ou EchoBoy : une seule répétition à 100–140 ms, feedback 0–10 %, filtrée HP 200 Hz / LP 5 kHz, −8/−12 dB).
- Réverbération chamber 1–1,5 s pour les ballades.
Chœurs doo-wop
- Regroupés, légèrement derrière la voix, chamber plus longue.
Bus et groupes
- Saturation de bande sur tout, compression glue 2:1.
Sidechain
- Non.
Master
- Cible : −12/−10 LUFS intégrés pour un son d'époque ; true peak −1 dBTP. Considère le master comme compatible mono par définition.
Erreurs courantes
- Mixage stéréo moderne avec grosse caisse et sub énormes ; cymbales brillantes ; slapback trop long (il devient un delay) ou trop fort.
Morceaux de référence pour le mixage
- Elvis Presley — That's All Right (1954) ; Bill Haley & His Comets — Rock Around the Clock (1954) ; Little Richard — Tutti Frutti (1955) ; Chuck Berry — Johnny B. Goode (1958) ; Buddy Holly — Peggy Sue (1957) ; Jerry Lee Lewis — Great Balls of Fire (1957).
Écoutes de référence
- Jackie Brenston and His Delta Cats — Rocket 88 (1951)
- Bill Haley & His Comets — Rock Around the Clock (1954)
- Elvis Presley — That's All Right (1954)
- Chuck Berry — Maybellene (1955)
- Little Richard — Tutti Frutti (1955)
- Bo Diddley — Bo Diddley (1955)
- Carl Perkins — Blue Suede Shoes (1956)
- Jerry Lee Lewis — Great Balls of Fire (1957)
- Buddy Holly — Peggy Sue (1957)
- Chuck Berry — Johnny B. Goode (1958)