Histoire et caractère
« Indie » vient de l'abréviation d'independent : du rock publié par des labels indépendants (Rough Trade, Creation, Factory, Sub Pop, Matador, Merge, Domino) et, par extension, du rock à l'esthétique non mainstream. Les racines remontent aux années 1980 : en Grande-Bretagne The Smiths, la compilation C86 et la jangle pop ; aux États-Unis le college rock (R.E.M., Pavement, Built to Spill, Modest Mouse). Dans les années 1990, l'indie est un circuit parallèle à l'alternatif et à la Britpop.
Le boom arrive au début des années 2000 avec le revival garage et post-punk : The Strokes (Is This It, 2001), The White Stripes, Yeah Yeah Yeahs, Interpol, puis en Grande-Bretagne The Libertines, Franz Ferdinand, Bloc Party, Kaiser Chiefs et Arctic Monkeys, dont le premier album, sorti en 2006, est devenu le premier album le plus vite vendu de l'histoire des classements britanniques. Suivent The Killers, Vampire Weekend, Arcade Fire, MGMT, Phoenix, The National, Tame Impala ; à partir des années 2010, l'indie se mêle à la synth-pop, à la bedroom pop et au post-punk « parlé » (Fontaines D.C., Wet Leg, Black Midi).
Le son typique : des guitares sèches et nerveuses avec peu de gain, qui s'imbriquent l'une dans l'autre, une basse mélodique, une batterie sèche et souvent dansante, une voix qui a de la personnalité plus que de la puissance, une production qui privilégie le caractère et la « vérité » plutôt que le poli.
Gammes et tonalités
Majeur (ionien)
- Formule : 1 2 3 4 5 6 7 (T T ½ T T T ½).
- Exemple en mi : E F# G# A B C# D#.
- Note caractéristique : la 7 majeure (D#) et la 3 (G#), qui dans l'indie s'entendent souvent dans des accords avec cordes à vide (Emaj7 avec la corde de si à vide).
- Accords : I E, ii F#m, iii G#m, IV A, V B, vi C#m, vii° D#dim.
- Usage : enchaînements lumineux, refrains avec le iii mineur à la place du V (I–iii–IV) pour une couleur mélancolique.
- Exemple réel : The Killers — Mr. Brightside (ré majeur avec l'enchaînement D–Dmaj7–G : la 7 majeure comme couleur).
- Erreurs courantes : des progressions trop « pop » (I–V–vi–IV) sans détail harmonique qui donne du caractère.
Dorien
- Formule : 1 2 b3 4 5 6 b7 (T ½ T T T ½ T).
- Exemple en si : B C# D E F# G# A.
- Note caractéristique : G# (6 majeure) → IV majeur (E).
- Accords : i Bm, ii C#m, bIII D, IV E, v F#m, vi° G#dim, bVII A.
- Usage : riffs en mineur avec IV majeur, couplets dansants (Franz Ferdinand, Arctic Monkeys).
- Exemple réel : Franz Ferdinand — Take Me Out (riff en mi mineur avec des couleurs doriennes, selon la section).
Mineur naturel (éolien)
- Formule : 1 2 b3 4 5 b6 b7. En la : A B C D E F G.
- Accords : i Am, III C, iv Dm, v Em, VI F, VII G.
- Usage : indie mélancolique et revival post-punk (Interpol, The National), refrains i–VI–III–VII.
- Exemple réel : Interpol — Evil (couplets en mineur sur des riffs de basse ostinato).
Pentatonique mineure/majeure pour les riffs
- Mineure : 1 b3 4 5 b7 (en mi : E G A B D). Majeure : 1 2 3 5 6 (en sol : G A B D E).
- Usage : riffs sur une seule corde à l'unisson avec la basse (The White Stripes — Seven Nation Army : riff en mi avec E G E D C B, qui dépasse la pentatonique en touchant le C du mineur naturel), courts leads sur les cordes aiguës (Albert Hammond Jr.).
Mixolydien
- Formule : 1 2 3 4 5 6 b7. En la : A B C# D E F# G.
- Usage : revival garage et indie « rock and roll » (Libertines, Kings of Leon), bVII–IV–I.
Comment choisir
- Indie solaire : majeur avec iii et maj7. Indie dansant : dorien. Indie mélancolique/post-punk : éolien. Garage : pentatonique et mixolydien.
- La signature indie n'est pas la gamme mais l'imbrication : deux guitares qui jouent deux choses différentes dans la même gamme.
Harmonie
Fonction
Des enchaînements simples de 3–4 accords, mais avec des couleurs particulières : maj7 et add9 avec cordes à vide, iii à la place du V, IV majeur dans le mineur (dorien), accords volontairement « faux » (un accord majeur chromatique). Les cadences fortes sont rares ; le morceau tourne en boucle et la tension naît de la répétition et du rythme.
Imbrications et contrepoint
- Les deux guitares ne jouent souvent pas d'accords : l'une tient la rythmique en croches sur les cordes graves ou médiums, l'autre joue un riff mélodique sur les cordes aiguës. L'harmonie naît de la somme (et de la basse).
- La basse joue souvent une mélodie qui définit des renversements (I/3, IV/5).
Pédales et drone
- Notes pédales sur les cordes aiguës (E ou B à vide) au-dessus d'accords qui changent : typique de la jangle (Johnny Marr).
Rythme harmonique
- 1 accord par mesure ou toutes les 2 mesures ; dans les morceaux dance-punk, changements syncopés sur le « 4& ».
Voicings
- Triades en position haute (cordes 1-2-3), accords barrés partiels, formes avec cordes à vide (Cadd9, G6, Dsus2, Em7), power chords seulement dans les refrains les plus rock.
Progressions typiques
| Nom | Tonalité | Accords | Degrés | Comment l'utiliser |
|---|---|---|---|---|
| Garage pop | do majeur | C F Am G | I IV vi V | Enchaînement de garage rock rapide et chantable (Strokes, Libertines). |
| Avec iii mineur | mi majeur | E G#m A B | I iii IV V | Le iii mineur donne une couleur mélancolique au refrain. |
| Dorien | si mineur | Bm E G A | i IV VI VII | Le IV majeur apporte de la lumière au mineur (indie dansant). |
| Revival post-punk | la mineur | Am C G D | i III VII IV | Riffs nerveux avec IV dorien ; le D majeur apporte de la lumière. |
| Mr. Brightside | ré majeur | D Dmaj7 G Gmaj7 | I Imaj7 IV IVmaj7 | La 7 majeure comme couleur sur le même accord, répété en boucle. |
| Indie mélancolique | fa majeur | F Am Bb C | I iii IV V | Refrain aigre-doux ; utilise des voicings avec la 9. |
| Riff à l'unisson | mi mineur | E5 G5 E5 D5 C5 B5 | i III i VII VI V | Le schéma du riff de Seven Nation Army en power chords : mélodie d'une seule note harmonisée implicitement. |
Rythme et groove
4/4 avec des croches droites et un feel souvent dansant : dance-punk (Franz Ferdinand, Bloc Party, The Rapture) avec grosse caisse sur les quatre temps et charleston sur les contretemps, motorik (krautrock) pour les morceaux hypnotiques, beat rock sec et serré pour le garage. Guitares en croches ou doubles croches précises ; le groove naît de l'imbrication entre basse et guitares. Tempo souvent légèrement en avant (urgence) et quantification peu présente dans les productions « vraies » (The Strokes enregistraient beaucoup de morceaux en live, sans clic).
Batterie
Rôle
Batterie sèche, serrée et précise, souvent avec un son de « boîte à rythmes » obtenu avec une forte compression et peu de micros (Is This It a été enregistré avec trois micros : overhead, grosse caisse et un dans le coin de la pièce). Peu de cymbales, beaucoup de charleston.
Grosse caisse
- Garage : 1 et 3 (pas 1, 9) avec « 3& » (pas 11). Dance-punk : quatre noires (pas 1, 5, 9, 13). Motorik : pas 1, 7, 9.
- Son sec, court, avec attaque à 3–4 kHz.
Caisse claire
- 2 et 4, coup plein ; souvent très compressée ; dans le dance-punk, doublée par un clap ou un tambourin.
- Ghost notes rares ; dans l'indie plus funky (Vampire Weekend, Phoenix), ghost notes légères sur les pas 8 et 16.
Charleston et cymbales
- Charleston en croches fermées ou doubles croches ; dans le dance-punk, charleston ouvert sur les contretemps (pas 3, 7, 11, 15) façon disco.
- Peu de crashs, ride dans les refrains les plus rock.
Percussions
- Tambourin en croches ou sur le 2 et le 4 dans les refrains, cowbell dans les morceaux dance-punk.
Interaction
- La batterie s'imbrique avec la basse (souvent jouée au médiator, en croches) : grosse caisse et basse doivent être identiques dans le dance-punk.
- Peu de fills : la répétition fait partie du langage.
Sections
- Couplet : charleston fermé, grosse caisse minimale. Refrain : charleston ouvert ou crash-ride, tambourin. Bridge : seulement grosse caisse et caisse claire, ou stop. Souvent le beat reste le même pendant tout le morceau et c'est l'arrangement des guitares qui change.
Fills
- Brefs (1–2 temps), roulements secs de caisse claire, parfois des fills « faux » et bruts laissés volontairement.
Sons
- Petit kit, peaux étouffées, grosse caisse sans résonance ; samples secs.
Erreurs typiques
- Batterie avec une réverbération de stade ; trop de fills ; grosse caisse avec trop de sub (l'indie a une basse « médium »).
Basse
Son
Basse jouée au médiator (Precision, Fender Jazz, Hofner violin bass), son médium et défini, peu de sub ; dans certaines productions, basse DI saturée.
Notes et rythme
- Mélodique : elle se déplace entre tonique, quinte et notes de passage en croches (Nikolai Fraiture, Carlos Dengler d'Interpol).
- Dance-punk : octaves façon disco en croches (A2–A3).
- Riffs à l'unisson avec la guitare (les White Stripes utilisaient une octave en dessous via la pédale DigiTech Whammy, pas une basse : information connue, à vérifier dans les interviews).
Rapport avec la grosse caisse
La basse est la protagoniste du registre grave-médium (100–300 Hz) et laisse le sub à la grosse caisse ou à personne : l'indie est maigre sous 60 Hz.
Exemples
- Interpol — Evil ; Franz Ferdinand — Take Me Out ; The Strokes — Last Nite.
Instruments harmoniques
Guitares
- Deux guitares qui s'imbriquent : une rythmique sèche (Telecaster, Stratocaster, Epiphone Riviera, Jazzmaster) en croches ou doubles croches, une soliste qui joue des riffs mélodiques sur les cordes aiguës.
- Peu de gain : crunch d'amplis Fender (DeVille, Hot Rod, Twin) ou Vox AC30 poussés ; pédales d'overdrive légères (RAT utilisée par moments sur Is This It), fuzz dans les parties garage.
- Effets : delay court, chorus léger, trémolo, fuzz occasionnel.
- Layering : une guitare de chaque côté (L80/R80 ou L100/R100), chacune avec une partie différente ; doublages seulement dans les refrains. Sur Is This It, chacune des deux guitares avait son propre Fender DeVille aux deux extrémités opposées de la pièce.
Claviers
- Orgues combo (VOX Continental, Farfisa), synthés des années 1980 (Jun-6 pour The Killers, MGMT), piano électrique.
Voicings
- Triades aiguës, accords avec cordes à vide, riffs en notes simples et doubles (tierces et sixtes).
Mélodie et voix
Voix
- Voix avec du caractère : Julian Casablancas (blasée, distordue : sur Is This It, il chantait à travers un petit ampli Peavey pour obtenir un son lo-fi), Alex Turner (parlée, rythmique, accent de Sheffield), Brandon Flowers (théâtrale), Karen O (criée), Ezra Koenig (claire et aiguë).
- Mélodies répétitives, syllabiques, souvent dans le registre médium, avec un hook dans le titre.
Chœurs
- Chœurs sporadiques, « oh-oh » collectifs dans les refrains (Kaiser Chiefs, Arctic Monkeys), harmonies en tierces dans les groupes plus pop (Vampire Weekend).
Effets
- Distorsion ou filtre passe-bande sur la voix (effet téléphone/ampli), slapback, réverbération courte ; voix doublées dans les refrains.
Instruments
- Deux guitares électriques (Telecaster, Stratocaster, Jazzmaster, semi-acoustiques).
- Basse électrique au médiator.
- Batterie acoustique essentielle, tambourin, cowbell.
- Voix.
- Orgue combo, synthé, piano électrique, parfois cordes et cuivres (Arcade Fire).
Patterns de batterie
Synthés et sons
- VOX Continental V — Orgue combo: Orgue rétro pour les morceaux garage : registres 8'+4', riffs en croches.
- Jun-6 V — Synth pad et riff: Synthé des années 1980 pour l'indie électronique (The Killers, MGMT) : saw avec chorus I/II, filtre médium, arpèges.
- Wurli V — Piano électrique: Morceaux plus intimes et indie pop : léger trémolo, ampli saturé.
- Prophet-5 V — Lead et pad: Lignes de synthé lumineuses au-dessus des guitares (Phoenix, The Strokes de la période Angles).
- Farfisa V — Orgue: Garage et psychédélisme indie (registres aigus, vibrato).
Structure du morceau
Forme (2:30–4:00)
| Section | Mesures | Ce qui se passe |
|---|---|---|
| Intro | 4–8 | Riff de guitare ou de basse seul, puis batterie |
| Couplet 1 | 8–16 | Deux guitares imbriquées, voix parlée/chantée |
| Pré-refrain | 4 | Stop ou changement de rythme |
| Refrain | 8 | Guitares plus ouvertes, charleston ouvert, tambourin |
| Couplet 2 | 8–16 | Comme le premier |
| Refrain | 8 | |
| Solo / bridge | 8 | Solo mélodique (qui joue souvent la mélodie vocale) ou breakdown |
| Refrain final | 8–16 | Chœurs collectifs |
| Outro | 4 | Riff et stop |
Arrangement en fines couches : souvent seulement 8–11 pistes en tout (Is This It utilisait pour la plupart des morceaux 11 pistes audio ou moins).
Mixage et mastering
Objectif sonore
Sec, médium et « vrai » : peu d'ambiance, saturation analogique, guitares une de chaque côté avec des parties différentes, voix avec du caractère (parfois filtrée). Références : The Strokes — Is This It (2001), Arctic Monkeys — Whatever People Say I Am (2006), Franz Ferdinand (2004), Vampire Weekend (2008).
Grosse caisse
- EQ : HP 40 Hz ; +2 dB à 70–80 Hz ; −4 dB à 300–400 Hz ; +3 dB à 3–4 kHz.
- Forte compression (FET 6:1, attack 5–10 ms, release rapide, 5–6 dB) pour le son court de « boîte à rythmes ».
Caisse claire
- EQ : +2 dB à 180–220 Hz ; −3 dB à 600 Hz ; +3 dB à 4–5 kHz.
- Compression 1176 fast, 6 dB ; room courte (0,4–0,8 s) ou pas de réverbération.
Charleston et percussions
- HP 300–400 Hz ; contrôle 6–8 kHz ; tambourin L40 ou R40, HP 500 Hz.
- Bus batterie : compression agressive (4:1–8:1, 6–8 dB) et saturation, puis en parallèle si elle est trop écrasée. Légère distorsion sur le bus (Decapitator ou Blood Overdrive) pour le caractère lo-fi.
Basse
- EQ : HP 40–50 Hz ; +2 dB à 100 Hz ; +3 dB à 800 Hz–1,2 kHz (médiator) ; LP 6 kHz.
- Compression 4:1, 4–6 dB ; saturation DI.
Guitares
- Layering : guitare 1 à L80–100, guitare 2 à R80–100, chacune avec sa propre partie ; refrain avec d'éventuels doublages à L/R 60.
- EQ : HP 100–120 Hz (l'indie est maigre) ; −2 dB à 250 Hz ; présence 2–3 kHz ; LP 9–10 kHz. Lead sur les cordes aiguës : +2 dB à 1,5 kHz, −2 dB à 4 kHz si piquant.
- Compression légère (2–3 dB) sur les sons clairs ; ambiance : room courte ou rien.
Voix
- Chaîne : HP 100 Hz → EQ (−2 dB 250 Hz, +3 dB 2–3 kHz) → 1176 (5–7 dB) → saturation/distorsion (pour l'effet « voix dans un ampli » : band-pass HP 300 Hz / LP 5 kHz + drive) → de-esser.
- Espace : slapback 80–110 ms ou room courte ; delay throw en fin de phrase.
Chœurs
- Gang vocals L/R, HP 200 Hz, forte compression.
FX
- Room courte, slapback, delay en croches pour les guitares lead.
Bus et groupes
- Saturation bande sur les bus (guitares, batterie, mix) : caractère analogique.
Sidechain
- Seulement dans le dance-punk : basse avec un léger sidechain depuis la grosse caisse (1–2 dB).
Master
- Cible : −10/−8 LUFS intégrés, true peak −1 dBTP. Mieux vaut un master moins fort mais avec des transitoires vivants.
Erreurs courantes
- Trop de réverbération ; guitares avec trop de graves ; voix « pop » lissée ; grosse batterie de stade rock.
Morceaux de référence pour le mixage
- The Strokes — Last Nite (2001) ; The White Stripes — Seven Nation Army (2003) ; Franz Ferdinand — Take Me Out (2004) ; Arctic Monkeys — I Bet You Look Good on the Dancefloor (2005) ; Vampire Weekend — A-Punk (2008).
Écoutes de référence
- The Smiths — This Charming Man (1983)
- Pavement — Cut Your Hair (1994)
- The Strokes — Last Nite (2001)
- Interpol — Obstacle 1 (2002)
- The Killers — Mr. Brightside (2003)
- Franz Ferdinand — Take Me Out (2004)
- Arctic Monkeys — I Bet You Look Good on the Dancefloor (2005)
- Vampire Weekend — A-Punk (2008)
- Fontaines D.C. — Starburster (2024)