Histoire et caractère
Origines
Le grime naît à l'est de Londres (Bow, Tower Hamlets, Newham) au début des années 2000, issu du UK garage, avec des influences de jungle, de drum and bass, de dancehall et de hip hop. Les radios pirates (Rinse FM, Deja Vu, Freek FM) et les raves sont la première scène ; le premier morceau « définitif » est discuté, parmi les candidats figure « Eskimo » de Wiley (2002), considéré comme le « godfather » du genre et inventeur de l'eskibeat (synthés glacials, sub-basses lourdes, rythmes bancals).
Âge d'or
Dizzee Rascal remporte le Mercury Prize avec « Boy in da Corner » (2003), album produit en grande partie par lui-même à 17–18 ans. Roll Deep (Wiley, Dizzee, Skepta, JME, Flowdan, Riko Dan), Ruff Sqwad, Nasty Crew (Kano, D Double E), Lethal Bizzle (« Pow! », 2004), Kano (« Home Sweet Home », 2005), Ghetts (Ghetto), Durrty Goodz définissent le son. Les DVD Lord of the Mics, les mixtapes et les radios forment le réseau de diffusion ; les clashs entre MCs et les « war dubs » entre producteurs sont centraux dans la culture.
Retour
Après un déclin à la fin des années 2000 (beaucoup d'artistes passent à la pop ou à l'électronique), le grime revient au sommet à partir de 2014–2015 : Skepta (« That's Not Me », « Shutdown » ; « Konnichiwa » remporte le Mercury Prize 2016 et entre en 2e position du classement britannique), JME (« Integrity> », 2015), Stormzy (« Shut Up », 2015 ; « Gang Signs & Prayer », 2017, premier album grime n° 1 au Royaume-Uni), Novelist, AJ Tracey. Il influence la UK drill, le rap britannique et l'électronique (Fade to Mind, Mumdance, Logos).
Esthétique
140 BPM, beats minimalistes et tranchants, basse en onde carrée (square wave) et sons de « jeu vidéo » (certains producteurs ont cité la basse en onde carrée de vieux jeux comme « Wolverine: Adamantium Rage »), sub-basse, cordes et stabs synthétiques, gun fingers et flows très rapides sur des 8 et 16 barres. Beaucoup de producteurs travaillaient sur FL Studio (Fruity Loops) et sur des presets de workstation ; les noms historiques des premiers sous-styles étaient « 8-bar » et « nu shape ».
Gammes et tonalités
Mineur naturel (éolien)
- Formule : 1 2 b3 4 5 b6 b7 (2-1-2-2-1-2-2).
- Exemple en fa : F G Ab Bb C Db Eb.
- Accords : Fm – Gdim – Ab – Bbm – Cm – Db – Eb (i ii° III iv v VI VII).
- Usage : riffs de square wave et stabs de cordes, sub-basse sur la tonique.
Phrygien
- Formule : 1 b2 b3 4 5 b6 b7. En mi : E F G A B C D.
- Note caractéristique : b2 (F) : l'ostinato à intervalle de demi-ton est une signature du grime le plus « dark » (eskibeat, Ruff Sqwad, les beats de Wiley).
- Accords : Em – F – G – Am – Bdim – C – Dm.
Mineur harmonique et chromatismes
- En do : C D Eb F G Ab B ; la sensible et la seconde augmentée donnent l'air « oriental » de nombreux riffs (influence de bandes originales et de musique bollywoodienne/arabisante dans les échantillons).
- Beaucoup de riffs grime sont chromatiques et volontairement « faux » : notes voisines (1, b2, 2) qui créent de la tension.
Pentatonique mineure
- En la : A C D E G.
- Usage : riffs plus catchy et « anthem » (Lethal Bizzle, Skepta).
Comment choisir
| Sous-style | Gamme |
|---|---|
| Eskibeat (glacial) | phrygien, éolien, chromatismes |
| Anthem / club | pentatonique mineure, éolien |
| Strings grime (Ruff Sqwad) | éolien et mineur harmonique avec cordes |
| Sinogrime | pentatonique (chinoise/japonaise) avec bells et flûtes |
Le « sinogrime » (Jammer, Wiley, Terror Danjah) utilise des gammes pentatoniques orientales avec des timbres de koto et de flûtes.
Harmonie
Des riffs, pas des accords
L'harmonie est un riff de 1–2 mesures (square wave, stabs, cordes) souvent sur une ou deux notes ; les accords pleins sont rares.
Ostinatos chromatiques
Mouvements de demi-ton (i–bII), riffs qui tournent sur 3–4 notes voisines, dissonances voulues : le grime sonne « faux » et agressif exprès.
Strings grime
Cordes synthétiques en mineur avec de petites progressions (i–VI–VII) pour les beats plus mélodiques (Ruff Sqwad, « Functions on the Low » de XTC).
Rythme harmonique
Souvent statique pendant 8–16 mesures ; changements de riff toutes les 8 barres, en phase avec les changements de MC.
Voicings
Quintes et octaves (square wave), stabs en triades, cordes en triades serrées.
Progressions typiques
| Nom | Tonalité | Accords | Degrés | Comment l'utiliser |
|---|---|---|---|---|
| Ostinato eskibeat | Mi mineur (phrygien) | Em F | i bII | Deux notes/accords à intervalle de demi-ton avec square wave et sub : le froid de Wiley. |
| Riff sur une note | Fa mineur | Fm Fm | i i | Tout sur un accord : le riff rythmique de la square wave et le sub font le morceau. |
| Strings grime | Do mineur | Cm Ab Bb | i VI VII | Cordes synthétiques mélancoliques : le grime le plus mélodique de Ruff Sqwad. |
| Anthem mineur | La mineur | Am G F G | i VII VI VII | Rebond VI–VII qui ne revient jamais au i : tension pour les refrains de club. |
| Tension harmonique | Ré mineur (harmonique) | Dm A | i V | Le V majeur avec la sensible C# : couleur « orientale » présente dans de nombreux riffs. |
| Chromatique | Sol mineur | Gm Abm Gm F#dim | i bii i vii° | Chromatismes au-dessus et au-dessous de la tonique, dissonants et agressifs. |
Rythme et groove
Grille
140 BPM exacts, grille droite, swing absent ou presque ; feel en demi-tempo (caisse claire sur le 3) avec grosse caisse cassée héritée du 2-step garage, parfois en double tempo (caisse claire sur 2 et 4) dans les 8 barres les plus énergiques.
Place pour le MC
Les beats sont minimalistes : beaucoup ont peu de charlestons ou aucun, et le rythme est fait par la basse et le riff. Les sections sont de 8 ou 16 barres pour permettre aux MCs de se relayer.
Flow
Très rapide, syncopé, avec argot londonien et caribéen (patois) ; double tempo fréquent ; « gun finger » et reload comme éléments de performance.
Batterie
Grosse caisse
Cassée et syncopée (steps 1, 8, 11 dans la première mesure ; décalée dans la seconde), courte et sèche, parfois une grosse caisse de garage.
Caisse claire / clap
Sur le 3 (demi-tempo) avec un coup supplémentaire en fin de cycle (step 31) ; dans les sections en double tempo, sur 2 et 4. Caisses claires sèches, « plastiques », souvent des presets de workstation ou de FL Studio.
Charleston
Clairsemés (noires) ou absents ; quand ils sont présents, croches droites sans rolls.
Percussions et fx
Rim sur des doubles croches « de travers », gunshots et reloads échantillonnés, sirènes, sweeps, glass break : éléments de la culture des raves et des clashs.
Interaction
La batterie laisse la place à la basse square et au MC ; la grosse caisse et le sub alternent.
Sections
Intro de 8 barres (souvent le riff seul), puis sections de 8/16 avec de petits changements ; drop à 8 barres ; sur les radios pirates, le DJ fait un « reload » (rembobine et repart) quand le MC déchire.
Erreurs typiques
Charlestons trap avec rolls (ce n'est pas du grime) ; batterie trop pleine ; caisse claire sur 2 et 4 pendant tout le morceau (ça devient du garage ou du dubstep).
Basse
Square wave bass
Ondes carrées ou dents de scie filtrées, souvent avec pitch bend et notes brèves, entre basse et lead (registre médium-grave, 80–400 Hz) ; typiques du son « jeu vidéo ».
Sub-bass
Sinusoïde pure en dessous (40–60 Hz), longue, qui suit la tonique ; dans certains beats « sublow » avec pitch bend vers le bas.
Rythme
Syncopé, souvent le vrai moteur rythmique du beat (la basse joue la partie que d'autres genres confieraient aux charlestons).
Notes
Tonique, b2, b3, 5 ; octaves et sauts ; glissandos et pitch bends.
Instruments harmoniques
- Synthés square, saw, stabs « glacials » (eskibeat), presets de workstation (cordes, chœurs, pizzicatos).
- Cordes synthétiques (strings grime).
- Bell, koto, flûtes orientales (sinogrime).
- Échantillons de jeux vidéo, de bandes originales, de bollywood.
- Registre médium-aigu, mono ou peu de stéréo dans les beats classiques.
Mélodie et voix
- MC : rap très rapide et syncopé, en rafale, souvent en double tempo ; accent londonien et patois ; barres de 8 ou 16, clashs et freestyle.
- Hook : chants brefs, phrases répétées, « anthems » de club (« Pow! », « Shutdown »).
- Chœurs : gang vocals, hype man.
- Effets : voix sèche et agressive, qualité « radio pirate » (micro proche, peu de traitement).
Instruments
FL Studio et workstations (presets de synthés, cordes, chœurs), square wave et sub-bass, boîtes à rythmes et échantillons de batterie, fx (gunshots, sirènes, reloads), voix MC.
Patterns de batterie
Synthés et sons
- Korg MS-20 V — Square wave agressive: Onde carrée avec filtre LP peu résonant et pitch bend : la basse-lead du grime. Ajoute une légère distorsion.
- ARP 2600 V — Sub et square avec pitch bend: Oscillateur carré + sub sinusoïdal, enveloppe de pitch pour les « drops » de la basse.
- DX7 V — Bell et koto (sinogrime): Presets FM de koto, bell et marimba pour les riffs orientalisants.
- Augmented Strings — Strings grime: Cordes synthétiques staccato et legato pour le grime mélodique.
- Jup-8 V — Stabs glacials: Stabs brefs à deux dents de scie avec filtre fermé et réverbération courte : le son « glacé » de l'eskibeat.
- Mini V — Sub-bass: Sinusoïde/triangle propre pour le sub sous la square wave.
Structure du morceau
| Section | Mesures | Ce qui se passe |
|---|---|---|
| Intro | 8 | riff seul, parfois avec tag ou voix |
| Hook / chant | 8 | anthem |
| Couplet 1 | 16 | MC, batterie et sub |
| Hook | 8 | |
| Couplet 2 | 16 | |
| Hook | 8 | |
| Outro | 8 |
Pour les sets radio/rave, les beats sont des instrumentaux longs, avec des sections de 8 barres pour permettre aux MCs de se relayer. Durée des singles 3:00–4:00.
Mixage et mastering
Objectif sonore
Brut, froid, minimaliste, beaucoup de sub, MC devant. Le grime classique est souvent mixé de façon « brute » (mixages maison sous FL Studio), le grime moderne (Skepta, Stormzy) est propre et puissant. Références : Dizzee Rascal « Boy in da Corner » (2003), Wiley « Eskimo » (2002), Skepta « Konnichiwa » (2016). Équilibre : voix 0, sub −2/−3, square −4, caisse claire −4, fx −10.
Grosse caisse
HP 30 Hz ; punch 60–80 Hz ; click 3 kHz ; courte ; mono.
Caisse claire / clap
HP 150 Hz ; corps 200–250 Hz ; crack 2–4 kHz ; compression 4:1 3 dB ; aucune réverbération ou room très courte.
Charleston et fx
HP 600 Hz ; fx (gunshots, sirènes) : HP 200 Hz, pan, niveau bas, automation.
Sub et square
- Sub : HP 25 Hz, LP 100 Hz, mono, compression lente pour niveler.
- Square : HP 80–100 Hz ; présence 300–800 Hz ; coupe à 2–4 kHz (la voix) ; légère saturation ; mono ou presque.
- Sidechain : grosse caisse → sub (2–3 dB).
Synthés, cordes, stabs
HP 200 Hz ; réverbération courte ou moyenne (0,8–1,5 s) ; stéréo modérée.
Voix MC
EQ : HP 90 Hz, −3 dB à 300 Hz, +3 dB à 3–5 kHz, air 10 kHz ; compression FET 6–8 dB (flows rapides, dynamique ample) + opto 3 dB ; de-esser 6–7 kHz ; voix sèche.
Bus, sidechain, master
Bus batterie avec glue ; bus sub/square mono. Master −8/−6 LUFS intégrés (grime moderne), −10/−8 pour le son des années 2000 ; true peak −1 dBTP.
Erreurs courantes
Square wave qui masque la voix à 1–3 kHz ; sub pas en mono ; trop de réverbération (le grime est sec).
Morceaux de référence pour le mixage
- Wiley — Eskimo (2002)
- Dizzee Rascal — I Luv U (2003)
- Kano — P's and Q's (2005)
- Skepta — Shutdown (2015)
- Stormzy — Shut Up (2015)
Écoutes de référence
- Musical Mob — Pulse X (2002)
- Wiley — Eskimo (2002)
- Dizzee Rascal — I Luv U (2003)
- Lethal Bizzle — Pow! (Forward) (2004)
- Kano — P's and Q's (2005)
- JME — Man Don't Care (2015)
- Skepta — Shutdown (2015)
- Stormzy — Shut Up (2015)