Définition
Musica ficta désigne les altérations (dièses et bémols) que l'exécutant ou le compositeur ajoute aux notes du système diatonique dans deux buts : rendre la cadence plus forte et éviter les intervalles durs, surtout le triton. Dans le contrepoint de Fux, les altérations sont peu nombreuses et prévisibles : on apprend à les utiliser comme règles d'écriture.
La sensible en cadence
Dans la cadence modale, la voix qui monte à la finale doit le faire par demi-ton. Si le mode a un ton entier sous la finale, on élève l'avant-dernière note :
| Mode | Avant-dernière naturelle | Altérée | Cadence |
|---|---|---|---|
| Dorien (D) | C | C# | C#–D |
| Mixolydien (G) | F | F# | F#–G |
| Éolien (A) | G | G# | G#–A |
| Lydien (F) | E | E (déjà demi-ton) | E–F |
| Ionien (C) | B | B (déjà demi-ton) | B–C |
| Phrygien (E) | D | D reste naturel | D–E contre F–E |
Dans le phrygien, on n'élève rien : le demi-ton est déjà dans la voix qui descend (F–E) et la voix supérieure monte d'un ton (D–E). C'est la cadence phrygienne, la seule où la sixte avant-dernière est mineure si le chant est en dessous (D au-dessus de F).
Le si bémol
- Dans le lydien, la quarte F–B est augmentée : c'est pourquoi dans la pratique on emploie souvent Bb, et le lydien avec Bb coïncide avec l'ionien moderne sur F.
- Dans le dorien, on emploie Bb quand la ligne touche B près de F (pour éviter F–B) ou quand elle monte jusqu'à B et redescend à A : la formule A–Bb–A est typique.
- Règle mnémotechnique ancienne : une note au-dessus de A qui redescend aussitôt se chante fa (c'est-à-dire Bb).
Le triton à éviter
- Mélodiquement : pas de saut F–B ni B–F ; et attention aussi au triton dessiné, c'est-à-dire une ligne qui va de F à B par degrés ou avec peu de notes et s'y arrête.
- Harmoniquement : à deux voix, la quarte augmentée et la quinte diminuée sont des dissonances. Dans les espèces fleuries, elles ne peuvent apparaître que comme notes de passage.
- Fausse relation (mi contra fa) : éviter qu'une voix chante B et l'autre, tout de suite après, Bb, ou C et C#, dans des voix différentes. L'altération doit rester dans la même voix.
Exemple en ré dorien
Cantus firmus D F E D G F A G F E D. Contrepoint au-dessus en première espèce : A D C D B A C E D C# D. Le C# de l'avant-dernière forme une sixte majeure avec E et monte à D en formant l'octave. Sans C#, la sixte serait mineure et la cadence sonnerait faible, presque phrygienne.
Contrepoint au-dessous : D A G B E A F G D C# D, avec C#–E tierce mineure qui s'ouvre sur l'unisson D.
Erreurs typiques
- Élever l'avant-dernière dans le phrygien (D#) : cela détruit le caractère du mode.
- Élever la sensible puis ne pas la résoudre en montant à la finale.
- Redoubler la note altérée à trois ou quatre voix : la sensible ne se redouble jamais.
- Utiliser Bb et B naturel très proches dans des voix différentes, en créant une fausse relation.
Application moderne
- Pop modale : dans un morceau en ré dorien (vamp Dm–G), l'emploi de A ou A7 avec C# avant le retour sur Dm est exactement la sensible de la musica ficta ; le laisser naturel (Am) maintient la couleur modale.
- Musiques de film : alterner des cadences avec sensible et des cadences phrygiennes (Bb–A en ré mineur, ou F–E en la) est un moyen simple de changer de poids émotionnel d'une scène à l'autre.
- Chœurs : dans les chœurs amateurs, la sensible altérée est le point où l'intonation baisse ; écris-la par degrés conjoints et à la voix la plus sûre.
Liens
Modes ecclésiastiques, clausules et cadences modales, cadence andalouse et phrygienne, consonances dans le contrepoint rigoureux.