Histoire et caractère
Le Texas blues est l'une des grandes écoles régionales du blues, née dans les années 1920 avec des chanteurs-guitaristes acoustiques comme Blind Lemon Jefferson (qui introduit une improvisation de type jazz et un accompagnement en notes simples), Lead Belly (actif aussi dans le quartier afro-américain de Deep Ellum à Dallas) et Texas Alexander, et poursuivie par Lightnin' Hopkins dans le Third Ward de Houston. Le Texas est aussi le berceau du blues électrique moderne : T-Bone Walker, qui enregistre ses œuvres les plus influentes à Los Angeles dans les années 1940 (« Call It Stormy Monday (But Tuesday Is Just as Bad) », 1947), crée le modèle de la guitare soliste en notes simples avec des influences swing et jazz et une section de cuivres, suivi par Clarence « Gatemouth » Brown, Lowell Fulson, Pee Wee Crayton.
Dans les années 1950–1960, Houston est un centre discographique avec Duke/Peacock (Bobby « Blue » Bland, Junior Parker, Big Mama Thornton) et des guitaristes comme Albert Collins (« The Master of the Telecaster », accordage ouvert en fa mineur et capodastre haut, son « glacé ») et Johnny Copeland ; Freddie King avec l'instrumental « Hide Away » (1961) inspire les guitaristes britanniques, Eric Clapton en tête. À partir de la fin des années 1960, la scène d'Austin (le club Antone's, le Continental Club) et le rock-blues texan (lui-même influencé par le British blues) font émerger Johnny Winter, ZZ Top, Jimmie Vaughan et les Fabulous Thunderbirds, et enfin Stevie Ray Vaughan, qui dans les années 1980 ramène le blues dans le courant dominant avec le trio Double Trouble (« Texas Flood », 1983 ; « Pride and Joy »).
Caractéristiques : guitare soliste en notes simples, agressive et virtuose (grands bendings, large vibrato), swing et jazz dans la section rythmique, shuffle texan avec une caisse claire plus présente, sections de cuivres dans le blues urbain des années 1940–1950, son d'amplis puissants (Fender Bassman, Super Reverb, Vibroverb) et guitares Fender (Stratocaster de SRV, Telecaster de Collins).
Gammes et tonalités
Mélange majeur-mineur (le vocabulaire de T-Bone Walker et SRV)
- Formule : 1 2 b3 3 4 b5 5 6 b7. Sur mi : E F# G G# A Bb B C# D.
- Note caractéristique : le passage b3 → 3 (G → G#) et l'emploi de la 6 (C#) : le son « swing » et brillant du Texas blues.
- Usage : solos qui alternent la pentatonique mineure (agressivité) et la majeure (douceur), avec des arpèges de neuvième et de treizième à la T-Bone.
- Exemple réel : T-Bone Walker — Call It Stormy Monday ; Stevie Ray Vaughan — Pride and Joy (mi).
- Erreurs courantes : rester uniquement dans le « box » mineur : le Texas blues « chante » aussi la tierce majeure.
Gamme blues et pentatonique mineure
- Pentatonique mineure sur mi : E G A B D. Blues : + Bb.
- Usage : riffs, phrases agressives avec bendings d'un ton sur la 4 (A → B) et sur la b7 (D → E), double-stops (G et D ensemble sur les cordes 2 et 3).
- Exemple : Freddie King — Hide Away (mi) ; SRV — Texas Flood (sol).
Pentatonique majeure
- Sur mi : E F# G# B C#. Usage : phrases « country » et swing, intros et réponses ; même doigté que la pentatonique mineure de do# (relative).
Mixolydien et arpèges de dominante étendue
- Mixolydien sur mi : E F# G# A B C# D. Arpège E9 : E G# B D F# ; E13 : + C#.
- Usage : T-Bone Walker et Gatemouth Brown jouent des arpèges de 9 et 13 et des phrases « jazzy » sur le I7.
Dorien (blues mineur texan)
- Sur la : A B C D E F# G. Usage : slow blues mineurs (Albert Collins en fa mineur ouvert, quelques morceaux de SRV), avec la 6 majeure comme couleur.
Accordage ouvert en fa mineur (Albert Collins)
- Cordes (du grave) : F C F Ab C F, avec capodastre souvent aux cases 5–9 : il permet des accords mineurs à cordes à vide et un son « froid » et pénétrant.
Comment choisir
| Contexte | Gamme |
|---|---|
| Shuffle texan | Pentatonique mineure + 3 et 6 majeures |
| Swing blues à la T-Bone | Mélange majeur-mineur, arpèges 9/13 |
| Slow blues | Blues, pentatonique mineure avec grands bendings |
| Blues mineur | Dorien, éolien |
Harmonie
Fonction harmonique
Blues de 12 mesures sous toutes ses formes, souvent avec l'harmonie « jazzy » de T-Bone Walker (accords de neuvième et de treizième, ii–V dans le turnaround, accords de passage comme dans « Stormy Monday » : I–IV–I avec ii–iii–biii–ii aux mesures 7–8), shuffles en mi et la, slow blues en sol, do, si bémol.
Éléments typiques
- I9, IV9, V9 et 13 à la guitare rythmique et aux cuivres.
- Turnaround avec dominantes secondaires (I–VI7–II7–V7).
- Passages chromatiques d'accords m7 (Stormy Monday : G7 C9 G7 Am7 Bbm7 Bm7 Bbm7 Am7…).
- Riffs boogie (Hide Away, ZZ Top — La Grange dans le style de John Lee Hooker).
Voicings
Accords de neuvième à 4 notes (E9 = E G# D F# B), de treizième (E13 = E G# D C#), « shuffle » sur les cordes graves avec quinte et sixte ; double-stops dans les réponses.
Rythme harmonique
Comme dans le blues ; plus de mouvement dans le turnaround et dans les versions « swing ».
Progressions typiques
| Nom | Tonalité | Accords | Degrés | Comment l'utiliser |
|---|---|---|---|---|
| Texas shuffle | mi | E7 A7 E7 E7 A7 A7 E7 E7 B7 A7 E7 B7 | I7 IV7 I7 I7 IV7 IV7 I7 I7 V7 IV7 I7 V7 | La forme de Pride and Joy (SRV) : shuffle sur les cordes graves avec accords et riffs en alternance. |
| Stormy Monday | sol | G7 C9 G7 G7 C9 C9 G7 Am7 Bbm7 Bm7 Bbm7 Am7 D7 C9 G7 D7 | I7 IV9 I7 I7 IV9 IV9 I7 ii7 biii7 iii7 biii7 ii7 V7 IV9 I7 V7 | Le blues « jazzy » de T-Bone Walker : accords m7 chromatiques aux mesures 7–8 (version d'usage courant, reprise par les Allman Brothers). |
| Hide Away | mi | E7 A7 E7 E7 A7 A7 E7 E7 B7 A7 E7 B7 | I7 IV7 I7 I7 IV7 IV7 I7 I7 V7 IV7 I7 V7 | L'instrumental de Freddie King en mi, avec riff en shuffle et une section « stop-time » et boogie. |
| Slow blues en sol | sol | G9 C9 G9 G9 C9 C9 G9 E7#9 Am7 D7#9 G9 D7#9 | I9 IV9 I9 I9 IV9 IV9 I9 VI7#9 ii7 V7#9 I9 V7#9 | Texas Flood et les slow blues de SRV : accords de neuvième et dominantes #9. |
| Boogie texan | la | A5 A5 A5 A5 | I5 | ZZ Top — La Grange : un accord avec riff boogie (héritage de John Lee Hooker), changements au IV et au V seulement dans certaines sections. |
| Blues mineur | la mineur | Am7 Dm7 Am7 Am7 Dm7 Dm7 Am7 Am7 F7 E7#9 Am7 E7#9 | i7 iv7 i7 i7 iv7 iv7 i7 i7 VI7 V7#9 i7 V7#9 | Slow blues mineurs texans (Albert Collins, SRV) avec le VI7 vers le V. |
Rythme et groove
Texas shuffle
Shuffle en triolets avec la caisse claire plus présente : outre le backbeat sur 2 et 4, la caisse claire joue aussi le troisième triolet de chaque noire (ghost) ou les deux mains font le shuffle (double shuffle) ; grosse caisse sur toutes les noires. Le résultat est plus poussé et « roulant » que le shuffle de Chicago (Chris Layton avec SRV est le modèle moderne).
Swing et jump
Dans le Texas blues des années 1940–1950 (T-Bone, Gatemouth), le rythme est un swing de big band avec walking bass et cuivres.
Slow blues
12/8 avec triolets à la cymbale, backbeat fort et grande dynamique.
Straight et rock
Du blues-rock texan des années 1970 : croches droites, boogie, grooves rock (ZZ Top, Johnny Winter).
Microtiming
Shuffle très « poussé » et précis ; la guitare soliste est souvent au-dessus du temps avec beaucoup d'énergie.
Batterie
Principe
Le batteur texan construit un shuffle puissant et roulant, soutient un guitariste soliste très dynamique et passe naturellement du swing au rock. Références : Chris Layton (SRV), Fran Christina (Fabulous Thunderbirds), Frank Beard (ZZ Top), les batteurs swing de T-Bone Walker.
Texas shuffle
- Ride ou charleston en triolets shuffle (premier et troisième triolet).
- Caisse claire : backbeat sur 2 et 4 + ghost sur le troisième triolet de chaque noire (ou double shuffle à deux mains).
- Grosse caisse sur toutes les noires (velocity 90–110).
- Charleston pied sur 2 et 4.
Slow blues
Triolets sur la ride, backbeat plein, grosse caisse sur le 1 et le 3, fills en triolets sur les toms ; fort crescendo dans les solos.
Swing/jump
Ride spang-a-lang, walking bass, grosse caisse légère, accents pour les cuivres.
Blues-rock
Croches au charleston, grosse caisse sur 1 et 3 (avec variantes), caisse claire sur 2 et 4, crash sur les débuts de section.
Dynamique et velocity
Large : couplets contrôlés, solos très forts (SRV jouait très fort), dernier chorus plein ; ghosts 30–50, backbeat 115–127.
Interaction
Le trio guitare–basse–batterie forme un bloc : la basse (Tommy Shannon) marche, la batterie pousse, la guitare joue rythmique et solo à la fois.
Sections
Intro avec riff ou turnaround, couplets, solo (souvent long), couplet, solo, coda avec stop final ou « arrêt » et coup de crash.
Fills
En triolets sur la caisse claire et les toms, à la mesure 12.
Sons
Grosse caisse 22–24" profonde, caisse claire métallique brillante, grande ride, charleston 14–15" ; ambiance de pièce.
Erreurs typiques
Shuffle sans « roulement » (il manque le troisième triolet), batterie trop légère pour le trio, fills qui couvrent la guitare soliste.
Basse
Son
Basse électrique (Precision, Jazz Bass) pleine et définie ; contrebasse dans le Texas blues swing des années 1940.
Lignes
Walking shuffle (A C# E F# G F# E C#), boogie, lignes qui suivent la guitare dans les riffs, walking jazz dans les versions swing.
Rapport avec la grosse caisse
Unisson sur les noires ; la basse porte les triolets.
Exemples
Tommy Shannon (SRV), Keith Ferguson (Fabulous Thunderbirds), Dusty Hill (ZZ Top).
Instruments harmoniques
- Guitare électrique (Stratocaster, Telecaster, Gibson) : rythmique et soliste à la fois dans le trio (SRV), accords de neuvième et de treizième, double-stops, shuffle sur les cordes graves ; amplis Fender puissants (Super Reverb, Vibroverb, Bassman) poussés, parfois avec overdrive (Ibanez Tube Screamer pour SRV).
- Orgue Hammond (Reese Wynans avec SRV à partir de 1985).
- Piano dans le Texas blues urbain.
- Cuivres (saxophone, trompette) dans les groupes de T-Bone Walker, Bobby Bland, Gatemouth Brown.
Mélodie et voix
Voix
Voix fortes et chaudes (T-Bone Walker élégant, Bobby Bland avec son « squall », SRV rugueuse et directe, Albert Collins presque parlée), paroles AAB, call and response avec la guitare.
Guitare soliste
Le protagoniste : bendings d'un ton ou plus, large vibrato, raking (balayage des cordes avant la note), phrases rapides en triolets, double-stops, usage du pouce sur la basse (Lightnin' Hopkins) et d'arpèges jazz (T-Bone).
Cuivres
Riffs et réponses dans le blues urbain.
Effets
Reverb à ressort de l'ampli, parfois Univibe et wah (SRV sur des morceaux hendrixiens), overdrive.
Instruments
- Voix
- Guitare électrique (Stratocaster, Telecaster), guitare acoustique (Texas blues d'avant-guerre)
- Basse électrique, contrebasse
- Batterie
- Orgue Hammond, piano
- Cuivres : saxophone ténor, trompette (blues urbain)
- Harmonica (dans certains groupes, Fabulous Thunderbirds avec Kim Wilson)
Patterns de batterie
Synthés et sons
Structure du morceau
Forme
- Intro (4 mesures, souvent un riff de guitare ou un turnaround).
- Couplets de 12 mesures (2–3).
- Solo de guitare (1–4 chorus).
- Couplet.
- Deuxième solo (souvent plus long et plus intense).
- Coda avec stop final.
- Durée 3:00–5:00 (slow blues en concert 7–10).
Arrangement
Trio ou quartette : la guitare change de rôle, de rythmique (couplet) à soliste (solo) ; l'orgue remplit et soutient ; dans le Texas blues swing, la section de cuivres joue des riffs derrière les solos.
Mixage et mastering
Objectif sonore
Guitare puissante et pleine devant, basse profonde, batterie shuffle avec caisse claire présente, voix chaude, ambiance de pièce. Références : Stevie Ray Vaughan — Texas Flood et Pride and Joy, Albert Collins — Ice Pickin', Freddie King — Hide Away, Fabulous Thunderbirds — Tuff Enuff. Loudness −12/−10 LUFS (années 1980), −10/−9 (moderne).
Grosse caisse
HP 40 Hz ; 60–80 Hz +2 dB ; −3 dB à 350 Hz ; 2–3 kHz +1 dB ; compression 4:1 3 dB ; centre.
Caisse claire
HP 90 Hz ; 180–220 Hz +2 dB ; 5 kHz +2 dB ; compression 4:1 3–5 dB ; parallèle pour les ghosts du shuffle ; plate ou room 1–1,3 s.
Charleston, ride, cymbales
HP 300 Hz ; ride bien définie ; pan 20–30 %.
Basse
HP 35 Hz ; 70–100 Hz +2 dB ; −2 dB à 250 Hz ; 800 Hz +1/+2 dB ; opto 4–6 dB ; centre.
Guitare électrique
- Micros : dynamique proche du cône (SM57 hors axe), ruban à 15–30 cm, room ; deux amplis en parallèle pour le son « énorme » de SRV.
- EQ : HP 80–100 Hz ; −2/−3 dB à 200–300 Hz si ça boume ; présence 1–2,5 kHz (la « morsure » de la Strat) ; −2 dB à 4–6 kHz si c'est aigre ; LP 8–9 kHz.
- Compression : légère (2–3 dB) ou aucune ; le son « ouvert » et dynamique est essentiel.
- Espace : spring de l'ampli + plate/room 1–1,5 s ; delay 300–400 ms bas dans les slow blues.
- Pan : dans le trio, la guitare au centre (ou légèrement sur le côté) avec l'orgue à l'opposé ; deux guitares à ±40–60 %.
Orgue
HP 60 Hz ; −2 dB à 300–500 Hz ; Leslie stéréo ; baissez-le sous la guitare et la voix.
Voix
HP 80 Hz ; −2 dB à 300 Hz ; présence 2–4 kHz ; 1176 4–6 dB + opto 2 dB ; saturation ; plate 1,2–1,6 s, slap 100–120 ms.
Cuivres (blues swing)
HP 100 Hz ; présence 2 kHz ; bus 2–3 dB ; plate ; pan en éventail.
FX
Spring et plate ; overdrive et Univibe comme effets de guitare enregistrés.
Bus et groupes
Bus batterie (2–3 dB), bus groupe avec bande.
Sidechain
Jamais.
Master
Chaîne : EQ (HP 30 Hz) – compresseur 2:1 1–2 dB – bande – limiteur. Cible −11/−9 LUFS intégrés, true peak −1 dBTP.
Erreurs courantes
Guitare trop distordue et compressée (elle perd le « toucher »), grondement à 200 Hz de la guitare qui s'additionne à la basse, caisse claire de shuffle sans ghosts audibles, voix enterrée par la guitare.
Morceaux de référence pour le mixage
Stevie Ray Vaughan — Pride and Joy ; Stevie Ray Vaughan — Texas Flood ; Albert Collins — Frosty ; Freddie King — Hide Away ; The Fabulous Thunderbirds — Tuff Enuff ; ZZ Top — La Grange.
Écoutes de référence
- Blind Lemon Jefferson — Matchbox Blues (1927)
- T-Bone Walker — Call It Stormy Monday (But Tuesday Is Just as Bad) (1947)
- Lightnin' Hopkins — Mojo Hand (1960)
- Freddie King — Hide Away (1961)
- Albert Collins — Frosty (1962)
- Johnny Winter — Mean Town Blues (1969)
- ZZ Top — La Grange (1973)
- Stevie Ray Vaughan & Double Trouble — Pride and Joy (1983)
- Stevie Ray Vaughan & Double Trouble — Texas Flood (1983)
- The Fabulous Thunderbirds — Tuff Enuff (1986)