HarmonieAvancé4 min de lecture

Médiantes chromatiques (relations de tierce chromatiques)

Définition

Deux accords sont en rapport de médiante chromatique quand leurs fondamentales sont distantes d'une tierce majeure ou mineure, qu'ils ont la même qualité (tous deux majeurs ou tous deux mineurs) et qu'ils partagent une seule note commune. Ils sont « chromatiques » parce qu'au moins une note est altérée par rapport à la gamme de départ.

Définition conservatrice (Forte et autres) : en do majeur, les médiantes chromatiques de C sont E, Ab, A, Eb. Définition plus large (Benward–Saker) : on ajoute les accords de qualité opposée sans note commune, Ebm et Abm (les « doublement chromatiques »).

Tableau en do majeur

AccordRelationNote communeMouvement des autres voix
E (E G# B)médiante supérieure (III)EC → B, G → G#
Eb (Eb G Bb)médiante supérieure (bIII)GC → Bb, E → Eb
A (A C# E)sus-dominante (VI)EC → C#, G → A
Ab (Ab C Eb)sus-dominante (bVI)CE → Eb, G → Ab
Ebm (Eb Gb Bb)doublement chromatiqueaucuneC → Bb, E → Eb, G → Gb
Abm (Ab Cb Eb)doublement chromatique (pôle hexatonique)aucuneC → Cb, E → Eb, G → Ab

Dans tous les cas, les voix se déplacent d'un demi-ton ou d'un ton : c'est une conduite des voix très économique, mais le résultat harmonique est lointain. Ce contraste (voix proches, tonalités éloignées) est le secret de l'effet « magique ».

Pourquoi elles sonnent ainsi

  • Il n'y a pas de rapport de dominante : l'esprit n'entend pas de « tension et résolution » mais un changement de lumière, comme une coupe de montage.
  • La note commune tient le fil ; la note altérée (G#, Bb, C#, Eb) donne la couleur.
  • Vers le haut en majeur (C → E), cela sonne lumineux et épique ; vers le bas avec des bémols (C → Ab, C → Eb), plus sombre et romantique.

Usages historiques

  • Schubert et Beethoven : modulations à la tierce. Dans la Sonate Waldstein op. 53 de Beethoven, le deuxième thème de l'exposition est en mi majeur au lieu de la dominante sol : une médiante chromatique de do.
  • Liszt, Wagner, Bruckner : chaînes de tierces qui affaiblissent la tonalité.
  • Dans le jazz : Linus and Lucy de Vince Guaraldi met en évidence le bIII ; les Coltrane changes sont un cycle de médiantes par tierces majeures.

Usages dans la pop, le rock et le cinéma

  • I – bVI – bVII – I (C Ab Bb C) : la « fin héroïque » des jeux vidéo (la fameuse Mario cadence) et du rock de stade.
  • I – III (G → B) dans Creep de Radiohead : B majeur est une médiante chromatique de G.
  • Dans la musique de film, les médiantes chromatiques sont le langage du « merveilleux » : Frank Lehman (Hollywood Harmony, 2018) les documente largement dans les bandes originales hollywoodiennes.

Le pôle hexatonique

C ↔ Abm est la relation la plus extrême : les trois voix se déplacent d'un demi-ton, aucune note commune. Richard Cohn l'a appelée pôle hexatonique et a montré comment, au XIXe siècle, elle est associée à des significations « troublantes » (mort, surnaturel). Au cinéma, dans l'horreur ou la fantasy, elle fonctionne très bien.

Comment bien les écrire

  • Garde la note commune dans la même voix (même registre) : c'est le liant.
  • Déplace les autres voix par degrés conjoints : pas de sauts.
  • Prépare la médiante avec un accord tonal clair, pour que le changement se perçoive.
  • Tu peux la « justifier » fonctionnellement après coup : E → Am (E comme V/vi), Ab → G (bVI → V), Eb → Dm7 G7 (retour avec ii–V).

Exercice pour le producteur

  1. Pad sur C (C E G) pendant 2 mesures.
  2. Passe à Ab (C Eb Ab) : garde C, déplace E → Eb et G → Ab.
  3. Puis à E (B E G#) et reviens à C. Cycle C – Ab – E – C : tu as parcouru les trois tonalités d'un triangle augmenté (C, Ab, E), c'est-à-dire une petite version des Coltrane changes.
  4. Ajoute des cordes à l'octave sur la note commune pour souligner le fil.

Liens

Théorie néo-riemannienne (P, L, R), Tonnetz, Coltrane changes, harmonie pour la musique de film, modulation chromatique et directe.

Sources

Leçons liées