HarmonieIntermédiaire3 min de lecture

Harmonie pour la musique de film : mineur-majeur, médiantes et « son Zimmer »

Le principe

Dans la musique pour l'image, l'harmonie sert à dire au spectateur ce qu'il doit ressentir, souvent en quelques secondes. Plus que des progressions fonctionnelles (V–I), le cinéma utilise des couleurs : relations de tierce, emprunts modaux, pédales, ostinatos. Frank Lehman (Hollywood Harmony, 2018) a montré que la théorie néo-riemannienne décrit bien ce langage.

Les principaux outils harmoniques

TechniqueExemple en do / la mineurÉmotion
Sous-dominante mineureC – Fm – Cnostalgie, perte, « adieu »
Médiantes chromatiquesC – E, C – Ab, C – Ebémerveillement, dévoilement
Pôle hexatoniqueC – Abminquiétant, surnaturel
Lydien (I – II)C – D/Cvol, magie, enfance
Éolien « épique »Am – F – C – Ghéroïsme mélancolique
DorienAm – Dhéroïsme « noble », espoir dans le mineur
Phrygien (i – bII)Am – Bbmenace, exotique
Mineur avec tierce picardeAm … Arédemption
Pédale + accordsC – Bb/C – Ab/Campleur, paysage
Cluster et atonalclusters de cordesterreur

Mineur et majeur ensemble

L'ambiguïté majeur/mineur est l'un des signes distinctifs du cinéma contemporain :

  • I – iv (C – Fm) : le majeur « se fissure ».
  • i – IV (Am – D, dorien) : le mineur « s'ouvre ».
  • i – bVI – bIII – bVII : mineur qui glisse dans les majeurs relatifs, sans jamais cadencer.
  • Accords sans tierce (power chords orchestraux, quintes vides) pour laisser l'ambiguïté ouverte.

Le « son Zimmer »

Dans le travail de Hans Zimmer et de son école (Remote Control Productions), on retrouve régulièrement :

  • Des progressions mineures lentes et répétées (souvent i – bVI – bIII – bVII ou variantes) avec un crescendo orchestral et électronique.
  • Time (Inception, 2010) : une progression de 4 accords Am – Em – G – D qui se répète et grandit par strates.
  • Des ostinatos rythmiques des cordes en doubles croches sur des pédales.
  • Shepard tone (illusion d'une montée infinie) : Zimmer a expliqué l'avoir utilisé comme principe de tension pour Dunkerque (2017).
  • Synthèse + orchestre, accords très ouverts, cuivres graves.

John Williams et la tradition

  • The Imperial March (Star Wars, 1980) : sol mineur avec l'accord de mi bémol mineur sur la pédale G (Ebm/G) : le bvi mineur crée la couleur menaçante.
  • Les thèmes héroïques emploient souvent des relations de tierce et des quartes ascendantes aux cuivres ; les scènes magiques utilisent le lydien, le célesta et la harpe.

Construire une « cue » harmonique

  1. Émotion : décide d'un mot (perte, découverte, menace).
  2. Mode ou relation à prendre dans le tableau.
  3. Pédale à la basse pour donner de l'unité.
  4. Rythme harmonique lent (1 accord toutes les 2–4 mesures à 60–90 BPM).
  5. Crescendo par strates : cordes → cuivres → percussions → chœur.
  6. Tournant : une médiante chromatique ou une tierce picarde au point narratif clé.

Exercice pour le producteur

  1. Tempo 70 BPM, cordes en ensemble et pad : Am – F – C – G (2 mesures chacun).
  2. À la troisième répétition, ajoute un ostinato de violoncelles en doubles croches sur A.
  3. À la quatrième répétition, crée le tournant « d'émerveillement » : au lieu de revenir à Am, va vers A majeur (tierce picarde), puis de F majeur à Db majeur (médiante chromatique basse, note commune F).
  4. Termine avec C – Fm – C (plagale mineure).

Liens

Médiantes chromatiques, théorie néo-riemannienne, lydien cinématographique, éolien et locrien, tierce picarde, cadence plagale et plagale mineure, pedal point avancé, cluster.

Sources

Leçons liées