L'accord So What
Dans le morceau So What (Miles Davis, album Kind of Blue, 1959), le pianiste Bill Evans répond à la phrase de la contrebasse avec deux accords ; le premier, de la basse vers l'aigu, est E – A – D – G – B : trois quartes justes superposées plus une tierce majeure au sommet. Le second a la même structure un ton plus bas : D – G – C – F – A. Cette structure (4te – 4te – 4te – 3ce M) s'appelle l'accord So What.
La forme du morceau
AABA de 32 mesures : 16 mesures de ré dorien, 8 de mi bémol dorien (pont), 8 de ré dorien. C'est le modèle du jazz modal ; Impressions de John Coltrane (1961) reprend la même forme et les mêmes centres.
Les positions diatoniques en ré dorien
La structure So What reste entièrement dans le ré dorien (D E F G A B C) en partant de trois notes :
| Note grave | Voicing | Lecture sur Dm |
|---|---|---|
| D | D G C F A | Dm11 (R, 11, b7, b3, 5) |
| E | E A D G B | Dm13 avec la neuvième comme note la plus grave (9, 5, R, 11, 13) |
| A | A D G C E | Dm7(11) avec 9 au sommet (5, R, 11, b7, 9) |
En partant d'autres notes, la structure sort du mode (depuis F il faudrait Eb, depuis G il faudrait Bb) ; dans un vamp dorien, on alterne donc ces trois positions plus des voicings par quartes « purs ».
Voicings par quartes diatoniques (3 notes) en ré dorien
| Voicing | Intervalles | Note |
|---|---|---|
| D G C | 4te + 4te | stable |
| E A D | 4te + 4te | stable |
| F B E | 4te augmentée + 4te | contient le triton : plus tendu |
| G C F | 4te + 4te | stable |
| A D G | 4te + 4te | stable |
| B E A | 4te + 4te | couleur dorienne (B = 6te) |
| C F B | 4te + 4te augmentée | triton en haut |
Déplacer ces voicings par degré sur une basse fixe en D, c'est le son du comping modal de McCoy Tyner avec Coltrane : la main gauche joue souvent des quintes ou des quartes (D – A – D), la main droite des quartes qui se déplacent en parallèle diatonique.
Pourquoi les quartes fonctionnent dans le modal
- Les quartes ne définissent pas un accord majeur ou mineur de façon nette : elles laissent le centre tonal à la basse et au mode.
- Elles donnent un son ouvert et moderne, sans la « douceur » des tierces.
- On peut les déplacer en parallèle (planing) sans créer de progressions fonctionnelles.
Au-delà de So What
- Voicings par quartes sur dominantes suspendues : sur G7sus4 (G mixolydien), D – G – C – F (5, R, 11, b7) et A – D – G – C (9, 5, R, 11) fonctionnent bien ; attention à ne pas utiliser Bb, qui n'appartient pas au mode.
- Upper structure par quartes sur un accord : sur Cmaj7#11, les quartes F# – B – E (#11, 7, 3) sonnent lydien et lumineux.
- Quartes avec la quinte en bas : voicing « quintal » (C – G – D – A) pour les pads, très utilisé dans le post-rock et la musique de film.
Exemples d'écoute
- Miles Davis, So What (1959), avec Bill Evans au piano.
- John Coltrane, Impressions et A Love Supreme (1964), avec McCoy Tyner.
- Herbie Hancock, Maiden Voyage (1965) : accords sus et par quartes.
Exercice pour le producteur
- Basse D (contrebasse ou synth bass) tenue pendant 8 mesures, 130 BPM swing.
- Piano : alterne les voicings E A D G B et D G C F A avec le rythme « So-what » (deux accords, le second plus court).
- Puis improvise en déplaçant les voicings à 3 notes du tableau (D G C → E A D → G C F…), toujours au-dessus du D.
- Déplace tout un demi-ton plus haut (mi bémol dorien) pendant 8 mesures : tu as reconstitué la forme de So What.
Liens
Harmonie par quartes et par quintes (fiche de base), vamp dorien, accords sus et polymodalité, planing et structures constantes, harmonie de Hindemith.